– Un nouveau déclassement au Passage44: La Nu-Soul

Venez re-découvrir une série de disques fondamentaux pour appréhender ce genre musical parfois maltraité qu’est la Nu-Soul . . .

Nasser Ouafrassi, stagiaire à la Médiathèque du 26 janvier au 18 mai à véritablement défriché les différentes tendance de la Nu-Soul, son histoire, ses ramifications…et il a surtout réalisé une sélection de médias disponibles dans votre centre de prêt!

Nasser Ouafrassi est étudiant à la Haute Ecole de la Province de Liège, section « Arts de la Communication » et rédacteur sur le site Rap2K.com.

Avant-propos

Ce présent dossier ne cherche nullement à atteindre l’exhaustivité. Considérez-le comme un guide usuel qui vous permettra d’y voir plus clair dans ce genre en perpétuelle mutation. Je n’oublie pas non plus de rappeler que la Nu-Soul reste une appellation fortement générique et relative qui englobe une masse artistique difficilement quantifiable. A titre d’exemple, des artistes comme Brian McKnight, Donell Jones, Mary J Blige… répondent parfaitement aux critères pour ranger leurs œuvres dans la Nu-Soul alors qu’ils sont tout le temps perçus comme étant actifs dans la matrice du Rythm and blues contemporain (RnB – prononcez « Arènbi »).

Un terme mis à nu

Si académiquement on utilise plutôt le terme Neo-Soul, il faut noter que cette mouvance est souvent baptisée Nu-Soul car on fait ainsi toujours le lien avec ce sentiment de « nouveauté », cette envie de reformer la grande fresque musicale noire du milieu du XXème siècle, plus précisément celle qui s’étend des années 50 aux années 70. Mais quelle que soit la dénomination choisie, les auditeurs restent plutôt réfractaires sur cette idée que la Nu-Soul soit un genre fixe et qui évolue dans un environnement en vase clos. En fait, ce courant se nourrit d’influences diverses comme le Jazz, le Funk, la Soul, le hip-hop,… Certaines de ces références sont encadrées dans le Rythm and blues, dont le penchant moderne est le RnB contemporain. La ligne de démarcation est franche et extrêmement palpable: si le RnB contemporain tend de nos jours à embrasser la Pop, la Nu-Soul quant à elle, insuffle un vent réflexif relativement développé ainsi qu’une volonté claire de replacer l’Homme au centre des préoccupations. Le cadre formel se veut poétique, onirique, sensuel (avec des pointes charnelles revendiquées) et envoûtant. La plupart des artistes dont les travaux correspondent à ces critères préfèrent, dans la majorité des cas, être reconnus comme de simples chanteurs Soul…

A titre d’information, la Neo-Soul a été créé par Kedar Massenburg, l’ancien patron du label Motown Records. Pour la petite histoire, il avait lancé ce nom pour différencier les artistes qu’il découvrait par rapport aux productions plus populaires. C’est ainsi qu’India. Arie ou encore Erykah Badu furent labellisées sous ce terme afin de jouir d’une meilleure exposition. En effet, il fût un temps où l’usage de la Nu-Soul dans l’industrie musicale n’était motivé que par des considérations commerciales et promotionnelles.

Au fil de l’histoire

La nouvelle école poursuit sans fléchir les péripéties des rois du Rythm and blues (années 1940/1950). Souvenez-vous de ces incantations malaxées par les esclaves qui ont pioché des données importantes dans le Negro Spiritual et les rythmes africains ancestraux. L’arrivée du Blues va bouleverser les perceptions et d’années en années, on assistera à l’éclosion d’enivrants hymnes et de poèmes voués à embrasser des voies transcendantales. La Soul vient du cœur, puise ses matières premières dans l’infinie richesse de l’âme. Un chant pour dire que l’on existe, un désir de vivre et de communiquer. La communauté noire a depuis des décennies emprunté des chemins escarpés et sinueux dont l’unique objectif était de hurler au monde que oui, le «nègre» mérite sa place dans la société et que comme tout un chacun, il a la faculté d’embrasser des droits et des devoirs. La Soul vient de la frustration épouvantable née des drames sociaux et des intenses persécutions politiques ou raciales. «Je suis fier est beau d’être un Noir» criera le révérend Jesse Jackson, une façon d’appuyer un peu plus les revendications d’une frange excédée par les répressions et la sauvagerie des autorités. Il ne faut jamais oublier la dynamique sociale et justement pour la musique noire, c’est cette rage, cette colère nourrie par l’absurdité humaine qui fera que sa beauté sera d’autant plus forte. Plus les plaies seront béantes et plus la Soul deviendra vindicative et ingénieuse, un grand paradoxe.

La mouvance s’articule autour des composantes du Rythm & blues et en sélectionne certaines caractéristiques.

Lors de l’avènement du Rock’n’Roll en 1950, l’un de ses plus illustres ambassadeurs, Chuck Berry, avait été fustigé à l’époque pour son comportement obscène en spectacle. Il excitait les jeunes filles sur scène, ses danses bizarroïdes et explicites accentuaient une certaine apologie pour le sexe et la fête. Elvis Prestley reprendra le flambeau au milieu des années 50 en poussant le concept encore plus loin. Il chantait comme un possédé, ses postures suggestives (voire lascives) en disait long sur les buts poursuivis par le bonhomme. La Nu-Soul laissera de côté la dynamique frénétique du Rock, mais elle s’accaparera les guitares électriques dans certains albums.

Quant au Funk (genre musical né au milieu des années 60), ce sera l’un des plus grands bouleversements de la musique noire. C’est l’une des premières fois que la musique se faisait le porte-parole de la vie dans les ghettos, de la réalité urbaine. Le Funk, c’était une grande tribune pour communiquer les douleurs et aussi la fierté des afro-américains. James Brown en sera le Pape car s’est par lui que le mouvement s’est construit. Son tube Sex Machine était la preuve véritable qu’il parvenait à synthétiser toute la musique noire du XXème siècle: Rock, Soul, gospel,… Le Funk est marqué par des sections rythmiques développées qui englobent des cuivres et dont l’ensemble artistique laisse la place à l’expression libre des instruments. Bref, le Funk est placé sous le signe de la performance scénique et sera décliné en des tas de sous genres comme le Jazz-Funk, le P-Funk (Georges Clinton, membre du groupe Parliament, Funkadelic,…) et surtout, le hip-hop dès la fin des années 70. DJ Grandmaster Flash organisera des soirées où il passera beaucoup de Funk. Ce style sera dès lors tranché par les platines et autres appareillages des DJ, il va être fracassé sur le bitume de ces banlieues plongées dans la misère (le Bronx à New York notamment) et modelé par des jeunes qui veulent que parler, encore et encore. Une culture était sur le point de naître… Quant au Disco, il jouera également un rôle dans le développement de la Soul moderne: présence des synthétiseurs, rythmiques et tempo rapides… Né en 1972 grâce au groupe Barrabas, le Disco n’est rien de moins que du Funk plus moderne et festif qui fera son entrée dans les boîtes de nuit du samedi soir.

Le poing levé en direction de toutes les injustices sera encore plus ardent dès le début des années 60. C’est surtout durant cette période que la Nu-Soul ira essentiellement puiser son inspiration. Parallèlement aux modifications abruptes de la politique du grand Motown, qui pour rappel son président Berry Gordy avait su séduire le consommateur blanc en ajustant son catalogue, va surgir une scène plus « Underground » (confidentielle, à l’image de Stax) qui va s’atteler à narrer des histoires empruntes de violences urbaines comme la vague cinématographique Blaxploitation (l’héros Noir est l’égal du Blanc). Ce courant social et culturel très atypique désigne ces films américains des années 70 où le Noir n’est plus cantonné qu’aux seconds rôles. Désormais, il va y gagner en fierté et en importance. Certes, ce genre de production n’est qu’un étalage de stéréotypes plus intenses les uns que les autres, mais ce premier pas aussi maladroit soit-il du point de vue de l’image d’une société opprimée, sera l’occasion pour les afro-américains d’exploiter la tribune hollywoodienne comme une promotion ouverte de leurs préoccupations. Le Noir sort des ghettos pour envahir le grand écran et se présenter comme un individu capable de jouir des bienfaits du matérialisme, un sanctuaire qui était continuellement le terrain de jeu des Blancs. Et tout naturellement, la musique ne loupera pas cette opportunité de se faire entendre. La grande majorité de ces longs métrages bénéficieront de Bandes Originales dont les instigateurs seront des grands noms comme Curtis Mayfield (Short Eyes, 1977, Superfly, 1975), James Brown (Black Caesar, 1973), Marvin Gaye (Trouble Man, 1972), Roy Ayers (Coffy, 1973)… Beaucoup de ces BO deviendront rapidement des classiques instantanés et conditionneront même le succès des films qu’ils illustreront comme le démontre en 1972 le Shaft d’Isaac Hayes.Dans la Blaxploitation, on trouvera des traces qui seront exploitées bien plus tard par le hip-hop notamment, un genre fasciné il est vrai par les luttes sous toutes ses formes.

En clair, la mouvance va s’imprégner de tous les styles de la musique afro-américaine. Aucune influence n’est laissée de côté et du coup, on se retrouve avec un objet artistique écartelé entre les époques tout en préservant un regard tourné vers l’avant.

L’éclosion

Les prémices de ce courant sont nébuleuses. Certains scandent que la Nu-Soul prend racine dans la scène acid-jazz (mélange de Jazz et de hip-hop) britannique qui renferme des artistes comme Jamiroquai, N’Dea Davenport, Incognito et tant d’autres. A l’inverse, on constate également que ce genre brasse des matières premières empruntées à une partie des figures anglaises comme Neneh Cherry ou encore au travail développé du groupe de Raphael Saadiq, Tony !Toni !Toné !

Mais la consécration viendra réellement avec la sortie d’albums essentiels qui vont ponctuer et donner du corps à ce style. Le Brown Sugar en 1995 de D’Angelo par exemple, un effort nimbé de Beats hip-hop fiévreux et orchestré d’une main de maître par le batteur du groupe The Roots,?uestlove, est une formidable odyssée sensorielle qui renvoie immanquablement des images d’une époque où Donny Hathaway et Marvin Gaye (et tant d’autres) illuminaient de leur aura le paysage afro-américain. Cet essai a révolutionné les perceptions de l’audience et a également ouvert un chemin passionnant dont l’objectif est de rendre hommage aux grandes personnalités de la musique noire. Cet hommage prend forme aussi bien dans le comportement de l’artiste et du contenu textuel qu’il met en avant que dans la charge musicale véhiculée. L’éclosion se situe au alentours de la fin des années 80 avec la sortie en 1989 de Raw Like Sushi de Neneh Cherry et le There’s Nothing Like This d’Omar en 1990. Ces disques vont donner la marche à suivre aux autres artistes tout en leur donnant une grande liberté d’action.

La Nu-Soul exploite ingénieusement l’effet miroir: a chaque fois qu’on écoute un disque qui contient des éléments de Soul moderne, celui-ci nous incite à (re)découvrir les grands classiques (pour la plupart) qu’il dépoussière. Sur le Maxwell’s Urban Hang Suite, 1996 de Maxwell, le chanteur se présente comme le digne hériter du crooner Leon Ware. Au menu, on retrouve des ballades langoureuses, de franches séries de poèmes sensuels satinés d’une voix aérienne dont personne ne semble parvenir à atténuer la vitalité. De la vision de ces 2 éminents représentants de la Nu-Soul que l’on va tenter de définir comme poétique et classieuse, en vit une seconde plus solide qui met relativement de côté la délicatesse pour piocher allègrement dans la boîte à rythme hip-hop et user de la technique du sampling. Cette singularité aura son représentant dès 1998 : The Miseducation Of Lauryn Hill de Lauryn Hill (membre des Fugees). Discours rappé, un chant spontané et une production signée majoritairement par James Poyser sont des caractéristiques qui ont fait mouche dès la sortie du CD. C’était sans nul doute l’une des premières fois que la Soul, dans sa chaleur la plus intense,  faisait face au hip-hop.

Résumer un courant musical est un exercice souvent périlleux et avec la Nu-Soul, c’est encore une fois le cas. En fait, pour simplifier d’une manière extrême, on peut dessiner un arbre généalogique en prenant comme repère que les grands succès publics et critiques. Erykah Badu, d’Angelo, Maxwell, Omar Lye-Fook, Lauryn Hill, Neneh Cherry,… Tous ont mis au point des œuvres  qui vont propulser, grâce aux succès commerciaux, la caractéristique sonore au grand public. Après le succès de Hill, des noms pointeront le bout de leur nez comme Musiq (Soulchild), Anthony Hamilton, Jill Scott, India. Arie, Alicia Keys pour ne citer que les plus médiatisés. Certains vont objectiver et rendre plus palpable encore la démarche entreprise, en se dévouant corps et âme à respecter l’héritage des ancêtres tout en expérimentant des champs artistiques nouveaux.

Vers un bouleversement du message ?

On le sait, les afro-américains ont utilisé l’art en général comme moyen de communiquer leur identité et de facto, ériger un véritable manifeste pour les droits civiques et la défense de la culture noire (Cfr. La période du Funk). Mais lorsque apparaît les premiers signes de la Soul moderne, ce discours semble se diluer dans des orientations sexuelles et charnelles. Pour ne pas généraliser, la Nu-Soul ne se résume pas qu’à ça. Elle reflète d’une manière schématique un atome composé d’un noyau fédérateur qui est l’amour ultime et dont les innombrables électrons/protons gravitent autour, ceux-ci sont vecteurs de messages le plus souvent consciencieux. Aux acteurs du milieu dès lors de choisir quel champ ils désirent exploiter.

Mais qu’on se le dise, quelle que soit la forme thématique optée, la mouvance vibre à l’écoute comme des prières interminables pétries de chants qui glorifient le Divin ou la beauté et la perfection de l’amour.

Un mouvement métissé en constante évolution

On l’a dit, la Nu-Soul remet principalement au goût du jour la Soul. Mais comme la musique n’est jamais une science exacte, une voie reste constamment ouverte pour des identités plus avant-gardistes et inattendues. Ainsi, ce genre fera une incursion de plus en plus marquée dans le hip-hop avec comme point culminant, une omniprésence dans des travaux de producteurs pourtant profondément ancrés dans l’art de la rue comme Hi-Tek, Dj Jazzy Jeff, Pete Rock, DJ Spinna… Sans compter les nombreuses apparitions d’artistes du mouvement dans des albums hip-hop. Le Jazz, le Rock, les nappes gorgées d’électronique, l’Afro-Beat… Tout est bon à prendre, afin de donner de la vigueur au message et accentuer ainsi un peu plus la richesse de la musique noire.

Une dénomination qui crée la polémique

Cela fait un certain temps maintenant que le nom est remis en cause. Raphael Saadiq qui lance un grand «Rest In Peace» (repose en paix) à la Nu-Soul, Erykah Badu qui dresse ce constat en 2003 sur l’album Worldwide Underground, Marsha Ambrosius qui va encore plus loin en sortant en 2007 une mixtape tout simplement intitulée Néo-Soul Is Dead, le deuxième album de Jaguar Wright Divorcing Neo to Mary Soul, 2005… Sans compter les acteurs du milieu qui rejettent complètement cette étiquette.

Pour y voir plus clair, bref retour en arrière: au début des années 1990, Kedar Massenburg crée le terme Nu-Soul. Il va découvrir et signer des artistes comme Erykah Badu, India. Arie, De Barge,… Pour promouvoir leurs travaux respectifs, Massenburg imagine un nom qui rassemblerait ses poulains sous une même bannière. Mais il va aussi prendre conscience que ces chanteurs sont mû par un désir de se distinguer d’un genre plébiscité à l’époque, le New Jack Swing. En fait, ils tentent de communiquer leur passion pour l’âge d’or de la Soul et de ce fait, Kedar imagine de reprendre le concept de la New Jack Swing et de l’appliquer à la Soul. Il fallait désigner les œuvres de ces artistes qui se différenciaient du courant dominant tout en inscrivant leurs motivations dans le présent. C’est pour cela que le terme Nu-Soul verra le jour, une dénomination qui reprend la caractéristique de la nouveauté du nom « New Jack Swing » mais qui souligne très nettement un retour à un son organique, à des thèmes consciencieux, à une spiritualité revendiquée…

Mais alors c’est quoi réellement la Nu-Soul ? Tout simplement une façon de pointer le doigt sur un nouveau phénomène générationnel et sur une volonté évidente de perpétuer le travail des grands de la Soul ancienne. Concrètement, cette mouvance tente de réfléchir sur ce que la Soul aurait pu créer dès le début des années 90, lance au public des hypothèses sous la forme de questions sous-jacentes comme : « Comment aurait muté le travail artistique d’un Marvin Gaye, d’une Minnie Riperton,… S’ils étaient encore vivants aujourd’hui ? » Finalement, on assiste de nos jours à une continuité. Les artistes partent du postulat que la Soul aurait irrémédiablement croisé la route des rythmes carrés du hip-hop, des perfusions électroniques diverses…Ou serait même restée telle quelle ! (On pense à ce que produit le chanteur Donnie).

Mais cette querelle qui semble manifestement pas prête de s’éteindre, est révélatrice d’un élément fondamental qui a toujours émaillé l’histoire de la musique noire. Elle bouge, évolue et est avide d’expérimentations. Dire que la Nu-Soul soit un genre distinct de la Soul serait certainement faux puisqu’elle en matérialise la portée contemporaine. La musique afro-américaine s’est de tout temps nourrie des inventions technologiques (on pense à l’arrivée des synthétiseurs dès les années 70), aux influences diverses (encore en 70 avec une ouverture au Jazz/Funk). C’est une formidable matrice artistique qui fait fi de toutes logiques. Ainsi, il y a autant de différences entre la Soul des années 60 et celle des années 70, et vice-versa. Et en même temps, elle s’amuse à fréquemment reproduire des schémas rythmiques très classiques dans notre ère moderne (écoutez le Lay It Down, 2008 de Al Green, une musique qui semble figée dans une époque bien particulière). La Soul est à l’image des autres genres musicaux, perméable aux époques et qui est écartelée entre modernité et classicisme, continuité et immobilisme.

La nouvelle tendance : la Soul « Neo-Vintage »

A noter que ce mouvement est souvent englobé dans le terme générique Nu-Soul.

On observe depuis peu un retour radical aux racines de la Soul des années 60. Tantôt on la baptise de « Soul Revival », tantôt c’est de « Soul à l’ancienne » qu’il s’agit. Ce style sans appellation fixe tend à mettre de côté l’imagerie hip-hop et les techniques de sampling (qui est la marque de fabrique de la Nu-Soul) pour s’immerger complètement dans la musique des années 60-70. Les artistes sont pour la plupart des connaisseurs et ceux-ci n’hésitent pas à passer leur temps à fouiner dans les bacs des disquaires pour espérer trouver la perle rare. A l’instar des JB’s, de la Soul macérée de Wilson Pickett, des élans délicieux d’une Betty Davis ou encore de la frivolité enjouée du combo Gladys Knight & The Pips, certains fans imperturbables se sont mis en tête de ressortir les anciens 45 tours poussiéreux pour mieux les adapter aux exigences modernes. Contrairement à la Nu-Soul qui fait vivre l’hommage sous le prisme de rythmiques généralement électroniques et planantes, la Soul à l’ancienne part de l’idée de virer tous les éléments superflus. Il s’agit clairement de faire un retour complet dans le son de l’époque, sans artifices et autres « colorants » digitaux disgracieux. On va remettre à jour les travaux de la ville de Detroit au milieu des années 60 et le but recherché au final est de donner l’impression à l’auditeur d’écouter un disque qui aurait pu être enregistré il y a 40 ans. Et ce goût de la nostalgie pousse le bouchon jusqu’à reconduire l’esthétique des couvertures d’albums de l’époque.

Digital ou analogique ?

Objectivement, la sonorité baigne dans une orgie de batteries, place les violons sur un pied d’estale et renforce le recours aux saxophones. Comme résultat, nous avons droit à des albums qui transpirent de chaleur et où les flammes incandescentes rythment de manière millimétrée un effort pris sur le vif. Car c’est ça que l’on pourrait résumer dans ces albums, l’obsession de l’instant, la prise en direct où les innombrables mouvements musicaux frénétiques sont exaltés. Et une fois que l’on obtient un essai convenable, celui-ci est concassé, avalé, digéré et même conservé des années durant pour garantir une essence intemporelle, comme un bon millésime qui gagnera en vigueur suite au long processus de conservation… L’organe vocal tient un rôle important et pourtant, on constate que celui-ci ne crée pas l’émotion, il l’enrichit en se superposant sur des valses endiablées.

Pour obtenir une sonorité ancienne, certains artistes font appel à un orchestre spécialisé dans le domaine. C’est par exemple le cas en 2006 pour le Keep Reachin’ Up de Nicole Willis. Enregistré avec le concours de la bande des Soul Investigators (ils sont Finlandais), l’album se compose de partitions très acides et de rythmiques organiques où les instruments s’expriment de manière intense et spontanée. Même cas de figure pour le 100 Days, 100 Nights, 2007 de Sharon Jones où la cantatrice a collaboré avec la célèbre formation des Dap-Kings, une troupe qui n’en est pas à son coup d’essai puisqu’ils ont travaillé en 2006 avec Amy Winehouse sur son Back To Black.

Le succès planétaire d’Amy Winehouse ainsi que son statut d’enfant terrible de la scène vont inciter nombre d’artistes à tenter l’aventure nostalgique. Duffy, Jamie Lidell, Sharon Jones, Nicole Willis… Chacun ira de sa petite touche personnelle en préférant renforcer le caractère Pop ou pas. Mais une chose est certaine, ils veulent s’inscrire dans la mouvance et en définir ainsi les pourtours.

Ce style singulier souligne aussi sa passion pour le Detroit des années 60. Véritable vivier de talents, la « Motor City » comme on la surnomme a vu défiler une quantité non négligeable de monstres sacrés. Par exemple, comment ne pas passer sous silence le Wilson Pickett, un des pères de la Soul et du Rythm and blues ? Son aura reste perceptible encore de nos jours et en se penchant sur la Soul Vintage, on est ravi de réécouter ces subtils penchants pour le Rock (ou la Folk) qui résonnent en tant que parabole puisque le Monsieur s’est maintes fois allié avec Aerosmith, Led Zepplin, Genesis,…

Mais vu que rien n’est balisé en ce bas monde, certains artistes qui ont servi de pilier central à la mouvance Nu-Soul ont été eux aussi contaminés par le virus rétro. Pensons au retour d’Al Green et du cocktail artisanal de Raphael Saadiq. Si Al Green poursuit son art comme à la bonne époque sur Lay It Down, c’est la première fois que Raphael s’exerce au délire en 2008 avec The Way I See It.

Une question essentielle subsiste : Pourquoi ce phénomène est-il né? Allez, tâchons de lancer une hypothèse : certainement que les acteurs se sont sentis frustrés par le lien constant qui se crée entre le hip-hop et la Nu- Soul. Pour eux, il est nécessaire de supprimer tout paravent et de retourner complètement dans les motivations qui primaient durant l’époque. Une plongée totale dans l’univers des ancêtres pour nous faire vivre le style « rétro » à 100%.

Une sélection d’album essentiels pour découvrir la Nu-Soul

Tout naturellement, ce choix reste éminemment subjectif. Interprétez-le comme un guide pratique pour mieux déchiffrer et (re)découvrir la mouvance. A noter que vous trouverez à chaque fin de description d’un disque les autres albums à écouter ainsi qu’une liste des artistes dont les motivations se rapprochent de ceux mis en évidence.

Il me paraît également opportun de mettre en avant des noms importants qui ont hanté et influencé la vie d’un artiste de Nu-Soul. Cela permettra sans aucun doute d’attiser votre soif de découverte.

Alicia KEYS

SONGS IN A MINOR – KK2970

AS I AM – KK2975

Alicia Keys est une admiratrice de la Soul et à écouter ce premier essai, on y ressent automatiquement toutes les strates, ces plaques tectoniques des années 70 qui ont marqué durablement la musique de son empreinte. Alors, malgré les sempiternelles rotations audiovisuelles de ses œuvres, malgré l’acharnement médiatique, les millions d’albums vendus de par le monde, la belle Alicia a su préserver une expression ouvertement dédiée à l’amour de la Soul. Car on pourrait faire l’analogie de son travail avec celui du cinéaste Quentin Tarantino : l’un comme l’autre s’abreuvent de matières à plus soif et ne retiennent que les faits les plus saisissants pour mieux nous les resservir sur un plateau doré. Bien sûr, on est à la limite du plagiat, bien sûr les phases de piano ont déjà été exécutées maintes fois mais c’est principalement l’universalité du répertoire qui dicte ses lois sur Songs In A Minor. Un répertoire qui repose essentiellement sur les réalités urbaines et qui se laisse construire par le travail d’une plume enfermée dans un environnement voué à analyser une ville, en l’occurrence ici, le Harlem natal. Un conflit palpable va naître entre d’un côté un amour lumineux et de l’autre une tendance à s’intéresser aux facteurs sociaux. Dans « Troubles », on assiste à la déliquescente chute simultanée d’une citoyenne et de sa ville dans les abysses de la folie et des ténèbres: les gyrophares éclairent le tarmac trempé, l’obscurité renferme une tonalité fidèle aux éternelles problématiques criminelles, Alicia Keys sombre dans la dépression, asphyxiée et découragée par monde dont elle ne parvient pas à en saisir la signification première. Elle fait l’étalage de ses anxiétés en se réappropriant les mythes de la Blaxploitation, notamment sur «Rock Wit U» (un morceau exploité par la suite sur le remake du film Shaft). Bien entendu, sa jeunesse d’époque ne pouvait faire abstraction de la culture Hip-Hop, de standards du Rythm & Blues contemporain, mais elle s’imprègne volontairement d’une conjoncture récente pour mieux y rebondir avec efficacité. Par exemple, l’omniprésence du piano sur « Girlfriend », « A Woman’s Worth » ou « Mr. Man » apporte une touche sensuelle et envoûtante à des productions d’une géométrie extrême, d’une superficialité en apparence tout du moins. Pianiste virtuose, beauté fatale experte dans l’art d’assembler les mots et de les agencer par la suite, Alicia Keys démontre sans ostentations sa parfaite connaissance du secteur, et reproduit les schémas des mélodies salvatrices de l’époque (« Fallin’ », « Butterflyz », « Goodbye »,…) pour y inclure un ingrédient magique, permettant ainsi à l’ensemble de l’effort de se retrouver parmi les disques aptes à voyager entre les générations.

MAXWELL :

MAXWELLS URBAN HANG SUITE – KM2160

EMBRYA – KM2162

NOW – KM2163

Depuis sa plus tendre enfance, Maxwell n’a eu de cesse de se questionner sur les tenants et aboutissants de l’existence. Tourmenté entre un père disparu beaucoup trop tôt dans d’atroces circonstances et une éducation voilée de sévérité par sa mère et grand-mère trinidadiennes, le jeune métis se renfermera dans les chants religieux pour mieux y communiquer une peine étouffante. La musique, une seconde nature pour lui ou mieux encore, une subtile excroissance, un échappatoire tant souhaité pour respirer et ainsi sortir la tête hors d’un contexte alarmant. Ce cris de douleurs seront fort heureusement entendus par Leon Ware, le grand gourou à l’origine des succès d’un Marvin Gaye. Ware accepte l’alliance de ce qui adviendra bientôt une sorte de processus contractuel conclu avec la peine torturée. Les tourments, mis en forme également avec le concours de Stuart Matthewman et du guitariste Wah Wah Watson, se transformeront en une ode aux savoureux parfums urbains des années 80. Maxwell créera au fil de sa carrière un environnement flasque, fluide et hautement classieux dans la forme. Mais Maxwell’s Urban Hang Suite restera très certainement son cri le plus audible, son courage ultime d’une endurance inhumaine à dénicher l’amour tant rêvé. Poli de cuivres à en perdre la raison, d’instrumentales vivifiantes entretenant des ponts entre le Hip-Hop et ses beats massifs, le Funk, des chœurs tout droit sortis d’un magma en fusion et de signaux ardents à destination de Prince et Marvin Gaye, ce premier essai obsède jusqu’aux limites de l’inconscience grâce à l’adjonction d’une organe vocal spontané couvrant toutes les plages de fréquence et à des ballades transpirant le vécu. Aux portes de la métaphysique (un stade atteint depuis par le mystique Embrya), l’homme déploie ses ailes avec une étonnante dextérité et affine son discours angélique pour rendre encore plus clair la portée de son message. Exaltant, intrigant et hautement passionnant, cet effort se matérialisera par la suite en une matière d’enseignement à suivre et en un patrimoine à analyser et à léguer.


Erykah BADU

BADUIZM – KB0326

MAMA’S GUN – KB0329

NEW AMERYKAH PART ONE (4TH.WORLD WAR) – KB0332

Berry Gordy, le fondateur du Motown à Detroit, a toujours organisé sa société comme une énorme industrie à tubes. Et c’est pas un hasard si la dénomination sociale de son label se rapproche étrangement de la Motor Town, le Detroit où un certain Henri Ford inventa la légendaire Ford T. Cette voiture fût révolutionnaire car c’est elle qui mit en pratique la théorie du Taylorisme, le fameux travail à la chaîne qui exigea une répartition planifiée des tâches dans la production. Motown Records était bâtie selon des règles inflexibles où toutes les professions se devaient de produire encore et encore. Mais qui dit création frénétique ne veut pas nécessairement dire un nivellement automatique par le bas. Et l’abeille Erykah Badu en sait quelque chose. Cette trouvaille de Kedar Massenburg est l’une des premières artistes Nu-Soul à se construire son propre univers: ses accoutrements excentriques, ses paroles touchantes, son attitude je-m-enfoutiste et son obsession à puiser dans toutes les formes artistiques possibles ou imaginables ont marqué l’année 1997. Elle aime se nourrir et grimper dans son arbre, évoluer dans une dimension parallèle à la nôtre. De ses pérégrinations diverses comme une présence affirmée dans le collectif Néo-Soul Soulquarians (un rassemblement de ténors du genre comme Jay Dee, Common, James Poyser, Mos Def, Talib Kweli…), la belle n’en gardera que le meilleur pour mieux le projeter dans ce premier solo. Le « Baduizm », c’est une religion, un mode de vie à embrasser afin de purger les tracas quotidiens. De sa voix nasillarde et douce à la fois, la princesse Erykah érige un environnement stylisé dans lequel règne une apaisante sérénité. Un retour judicieux dans les délices de la Soul des années 70, une assimilation parfaite des travaux de Earth, Wind & Fire, Stevie Wonder, Bob Marley et consorts, voilà en substance comment on pourrait résumer Baduizm. Un disque qui prend aux tripes, et qui conjugue magnifiquement un prénom « Erykah » aux consonances égyptiennes avec le «Badu» empreint d’une lumière sortie de l’âme et orientée vers la vérité absolue. Les orgues manifestent un doux message humaniste, les nappes électroniques marinées dans des influences Afro renforcent une identité singulière. « Appletree » et ses motivations à évoluer dans un cadre où la solitude dicte ses lois, un « On & On » élégant… Tout transpire la vie, ce besoin de célébrer la musique tout simplement.

Lauryn HILL

THE MISEDUCATION OF LAURYN HILL – KH4001

MTV UNPLUGGED NO.2.0 – KH3998


L’exemple parfait de la proximité entre le Hip-Hop et la Soul. Rappelez-vous la formidable reprise du « Killing Me Softly » de Roberta Flack, un titre qui aura monopolisé tous les tops internationaux et qui a hissé un groupe, les Fugees, au panthéon de la mémoire collective. Et pourtant, cette voix d’ébène concentrée d’aigus dont la caractéristique assez  étonnante était de marier aussi bien un débit soutenu de vers avec un chant solennel, annonçait la fin d’une carrière déjà fort bien remplie. Parce que le cœur n’en pouvait plus des dissensions béantes qui secouaient le collectif, Lauryn Hill claque la porte et se lance dans la foulée dans l’enregistrement d’un disque, une sorte d’éducation intérieure à faire partager au plus grand nombre. Mais jamais nous n’aurions pu imaginer que ce The Miseducation Of Lauryn Hill atteigne un tel degré de perfectionnisme et mieux encore, un tel mariage des expressions musicales noires. Des clins d’œil aux ébullitions sociales des ghettos de New York ( « Doo Wop (That Thing) ») en passant par une remise en question des actes posés par le passé (« Everything Is Everything », « Ex-Factor »,…), ce monument, car c’est bien de cela qu’il s’agit, a fédéré en son sein une quantité impressionnante de forces en présence qui sévissent dans le milieu. John Legend, D’Angelo, Mary J Blige, James Poyser,… Tous ont participé à cette tentative de créer une fresque ultime dédiée à la vénération de la beauté noire. Une défi relevé haut la main et qui s’articule à l’écoute par des poèmes envoûtants, des mélodies d’une détermination et d’une maturité telle qu’elles resteront à jamais gravées dans l’inconscient de tout un chacun. Et heureusement, le public ne s’y est pas trompé puisque l’effort a atteint le stade mythique du disque de diamant. L’engouement était si intense à l’époque qu’aujourd’hui, les fans de Hip-Hop et de Nu-Soul considèrent cet essai comme un classique incontournable qui hante leurs styles respectifs.

D’ANGELO

VOODOO – KD0051

BROWN SUGAR – KD0050

Délaissant un académisme malgré tout magistral sur le Brown Sugar, D’Angelo décide de faire machine arrière et de redéfinir (déjà) les frontières de la Soul moderne. Exit les formes classieuses et (relativement) balisées, place à l’expérimentation, à la rage de faire écrouler les frontières. Voodoo, comme son nom l’indique, c’est une porte ouverte aux plaisirs coupables, à la pratique de la magie noire. Les corps sont dénudés, la chaleur étouffante vient humidifier des corps manifestement prêts à s’entrechoquer, à se marier et à copuler dans une orgie tonitruante. Au loin, on entend une brise légère annonciatrice d’une menace imminente, de  drôles de cris, comme des hurlements de personnages possédés par le démon, ou plutôt d’âmes contaminées par toutes sortes de substances hallucinogènes. L’atmosphère vous prend à la gorge, elle contraint le cadre artistique à se mouvoir dans un environnement complètement clos où l’obscurité prime. Entre les incantations occultes et un désir explicite de toucher la transe collective, Voodoo sème le trouble à l’écoute et oblige l’auditeur à s’armer de persévérance pour ainsi décortiquer les thématiques projetées. Musicalement parlant, c’est fascinant. D’Angelo invite tout le gratin du Hip Hop et de la Soul: Raphael Saadiq, DJ Premier, James Poyser, Jay Dee, les membres du Wu-Tang Clan (Method Man et Redman)… Mais le nom qui retiendra plus l’attention sera très certainement le trompettiste Roy Hargrove, une éminence grise au service d’un répertoire plus que jamais étincelant, le Jazz. Telles des métronomes, les basses haussent le ton et entraînent dans leur sillage trompettes, piano et percussions variées. Ce qui prime le plus c’est cette idée que la musique échappe aux rythmes consensuels, négocie un virage artisanal et arbore une vision passionnante où l’homme s’accapare complètement les fondamentaux de son édifice artistique. D’Angelo est pilote de son œuvre, attache sa voix à un train foisonnant de chaleur et lance une thématique à peine déguisée sur la beauté de la procréation. Son chant en a dérouté plus d’un tant il se démarque de la concurrence: mielleux à souhait, un liquide prêt à bouillir comme le démontre « The Line ». Cet organe fantasmatique, un digne héritage de celui de Marvin Gaye, est placé judicieusement dans les « extrémités » des productions, moule les chansons avec ténacité pour en faire ressortir une épure enthousiasmante. A mi-chemin entre Hip Hop, Soul et Jazz, il tisse des liens, échafaude des ponts et se situe à mille lieux de la catégorisation facile. Le Groove, il l’a dans la peau, il gravite autour de toutes choses, réfléchit sur le silence car la musique a de nos jours trop tendance à sonner dans la cacophonie générale. Un silence pour méditer, un silence pour exister.

Selon bon nombre d’observateurs, c’est à partir des travaux de ce chanteur que d’autres artistes fixeront leurs repères. C’est un peu l’un des « pères » du mouvement.

MUSIQ

JUSLISEN (JUST LISTEN) – KM9140

I JUST WANT TO SING – KM9150

SOULSTAR – KM9141

Philadelphie est l’un des berceaux de la musique noire. Cité aux multiples visages, écartelée entre les arts diversifiés et la sphère du travail laborieux (présence de nombreux sites industriels lourds), elle n’a eu de cesse de surprendre le premier venu grâce aux multiples trésors patrimoniaux ou culturels qu’elle renferme. Devant autant de brassages, la musique ne peut pas échapper à ce dynamisme voué à s’auto-alimenter sans cesse. Et ce que vient de réussir Musiq. Effectuer un rapprochement aussi subtil entre la Soul, le Hip-Hop et le RnB et en faire un objet d’une profondeur personnelle, c’est quasiment unique en soit. Stylisé, il dépose ses vers en respectant les us et coutumes du Rythm & Blues contemporain et vient dès lors (peut-être sans s’en rendre compte) de pousser la définition de la Nu-Soul dans les limites de son champ sémantique. Mélodies millimétrées, chant fougueux muni d’un timbre enflammé, productions ardentes qui se cristallisent le plus souvent en des montagnes de basses dédiées au Hip-Hop, Juslisen se matérialise au fil de ses 78 minutes en une pièce d’orfèvrerie viscérale où l’amour de la femme côtoie une dévotion absolue à atteindre le stade de la spiritualité. La sagesse hante l’opus, parfois elle se retrouve dans les performances Gospel (« caughtup »), dans les ballades intenses (l’électrique « halfcrazy », le solennel « dontchange »), souvent elle effleure les tympans comme le démontre Eric Roberson, quand celui-ci vient soutenir des chœurs déjà gorgés de chaleur (« previouscats »). Cet enfant de la Soul (« Soulchild », il se définit comme tel) entretient ses désirs de rendre un hommage soutenu aux ténors du genre. Et l’imagerie dépasse même l’art musical puisque le bonhomme va également jusqu’à se pencher sur l’emballage esthétique à conférer à ce second effort. En parcourant le petit livret, on est de suite captivé par une mise en abyme, une atmosphère effervescente qui émane d’une petit appartement d’un chanteur Soul. Les vinyls sont soigneusement rangés, l’odeur du bois apporte une touche intemporelle, le tourne disque est connecté à un casque haut de gamme et l’intéressé est là, fouinant dans sa collection avec ce visage rond paré de lunettes de soleil. Une place toute particulière est accordée aux enceintes, un message à destination de l’audience pour leur dire qu’avant toute chose, il s’agit d’un disque de passionné taillé à ravir les passionnés. Manifestement les frères McArthur (les producteurs) ont donné naissance à une fresque tortueuse qui s’amuse à imbriquer les influences noires pour le plaisir des oreilles. Et c’est pas un hasard si Musiq a décidé d’exploiter le concept de coller des termes indépendants, c’est justement pour prévenir que son expression repose sur des genres diversifiés. Un album qui baigne dans un univers singulier et qui n’attend que les amateurs prêts à attaquer la mouvance en douceur.

Albums essentiels en Soul Revival

Nicole Willis & The Soul Investigators

Keep Reachin’ Up – KW7262

Soul Makeover – KW7260

Keep Reachin’up remixed- KW7263

Véritable concentré de Funk et de Soul, Keep Reachin’ Up est bel et bien la bombe annoncée: une immersion dans le Détroit des années 60 avec cette petite touche de modernisme puisque l’album joue régulièrement entre le son analogique et digital. Munie d’une voix virtuose, Nicole en subjuguera plus d’un par sa présence et sa façon si typique d’embrasser les rythmes endiablés concoctés avec hargne par les musiciens finlandais The Soul Investigators. Car il est bien question d’une musique brute de décoffrage. Rien qu’à écouter «Holdin’ On», on sent qu’un grand travail sur les mesures et les cordes a été effectué. Les arrangements sont soignés, la préoccupation de créer un ensemble créatif massif et objectif transparaît dès les premières notes,… Franchement, il y a peu de reproches à formuler sur cet essai tant chaque titre est une invitation à découvrir l’ancien Detroit, là où la musique était essorée, libérée d’éléments peu recommandables. Mais ce disque ne fonctionne pas uniquement sur des bases fixes, il prend plaisir à scruter l’institution Motown («Invisible Man» et «My Four Leave Clover»), à reconduire un Funk enjoué («Keep Reachin’ Up», «Feeling Free») sans pour autant occulter le Blues. La démarche entreprise par cette collaboration se caractérise par la multiplicité des genres pratiqués et aussi par une volonté de mettre en avant un art direct qui frappe là où il faut. C’est un peu comme si on faisait face à un boulet de canon qui file à toute allure sans se soucier des conséquences: un album imperturbable, très «géométrique» à cause de ses rythmes acérés et qui remet au goût du jour un style qu’on oublie rapidement. Et comme souvent dans le milieu «Néo Vintage», l’esthétique des pochettes d’antan est mise à l’honneur: graphisme minimaliste et coupe de cheveux Rétro forment une recette atypique, une façon aussi de se démarquer des CD habituels qui ornent les bacs des disquaire et donc, d’interpeller le consommateur potentiel.

Breakestra

Hit The Floor – KB6428

The Live Mix Part 2 – KB6427

Prenez un DJ qui avalé des classiques Funk à la pelle (Miles Tackett), entourez-le ensuite d’une multitude de musiciens plus motivés les uns que les autres: Mike Bolger et Paul Vargas aux trompettes, Dan Ubik à la guitare, Pete McNeal à la batterie,… Associez un rappeur-percussionniste Miwmaster Wolf au tout et vous obtiendrez un cocktail explosif où le Funk rutilant des années 60 est ressucité, notamment grâce aux nombreux clins d’œil adressés à James Brown. En fait, les interventions de Mixmaster copient les performances scéniques du maître:  tantôt elles s’avèrent brutes comme le confirme les nombreux cris expulsés en réponse à l’énergie intense qui se dégage de la musique (« Hit Tha Flo! »), tantôt elles épousent le chant vigoureux (« Keep On Playin’ »). A chaque fois, l’ombre de James Brown plane sur ce disque, mais sans excès. Miles Tackett préfère jouer la carte de l’intelligence: retravailler le Funk de la Nouvelle Orléans tout en la saupoudrant de basses Hip Hop bien carrées et rondes. En découle de ce témoignage virevoltant de l’esprit des années 60-70, un voyage dans les entrailles de la musique noire. Miles applique les sciences modernes (il a travaillé aux côté de De La Soul, Digable Planet, Guru,…) à l’héritage incontournable. Résultat: une tsunami groovy emporte quasiment tout sur son passage, laissant ainsi des dégâts importants derrière lui. Vous ne pourrez pas résister aux rythmes endiablés de cet essai, vous vous laisserez sans aucun doute emporter dans un tourbillon d’instruments hétéroclites dont l’expression artistique est prise sur le vif, en direct. La préoccupation de coller à l’âge d’or du Funk est tellement palpable dans la formation que le célèbre bassiste du groupe hip-hop The Roots,Questlove, était persuadé d’avoir affaire à un orchestre sorti tout droit des années 70 lorsqu’il les avait écouté pour la première fois. Ca en dit long sur la singularité de ces énergumènes…

Amy Winehouse

Back To Black KW7991

Frank KW7990


Dire qu’Amy Winehouse est une artiste célèbre relèverait du doux euphémisme. Affirmer qu’elle est devenue l’enfant terrible de l’industrie actuelle, là on touche à la réalité. En effet, on ne compte plus les scandales et autres faits divers croustillants qui rythment régulièrement les tabloïds anglais et la presse en général. Véritable génie de la Soul Revival (ou Soul tout court) pour certains et sale Junkie qui passe son temps à claquer l’argent de son succès en poudre blanche pour d’autres, la dame ne laisse manifestement personne indifférent… De toute façon, elle s’en fout éperdument. Elle vit sur sa petite planète, certes gangrenée par des vices divers, mais cela ne la gêne nullement. Une planète où la couleur dominante serait le noir: des mélodies mélancoliques et sinistres, des paroles poignantes et pertinentes, … Le tout est enrobé par du Jazz et de la Soul en version «acide», un subtil retour dans les tourments d’une Ellie Ftzgerald et dans la grâce ravagée par la drogue et l’alcool de Billie Holyday. Les compositions sont partagées par deux pointures du milieu: Salaam Remi d’un côté qui est un des producteurs fidèles du rappeur Nas, et de l’autre nous avons Mark Ronson, un scientifique anglais amoureux des instruments Live. La voix puissante et nasillarde enivre le premier venu, s’accorde avec élégance des compositions piochées dans le Rythm and blues. Que ce soit sur le titre éponyme où la diva souffre le martyr, lacérée de violons assassins qui font de subtils échos aux anciens films d’espionnage (style James Bond) ou encore sur «Just Friends», un appel au Reggae, Amy Winhouse exploite finement la fibre Soul/Jazz de l’époque sur ce 10 titres. Un contenu très condensé, sans fioritures et dont les titres sont agencés d’une telle façon qu’ils encouragent l’auditeur à se repasser l’album en boucle… Comme de la bonne came, garantie toutefois sans overdose !

Sharon Jones & The Dap-Kings

100 Days, 100 Nights KJ8087

Dap-Dippin’ With – KJ8085

Naturally – KJ8086

Dans les coulisses du succès de la Soul Vintage se cachent des musiciens passionnés, des bandes  de copains animés par une seule envie: faire renaître le souffle si puissant de la musique noire, réutiliser des instruments de l’époque pour mieux embrasser l’atmosphère qui émanait des pères fondateurs de la discipline,… Ces orchestres, ce sont les Soul Investigators et les Dap-Kings. A moins de jeter une œil attentive dans les livrets d’albums, vous n’avez sans doute jamais entendu parler de leurs activités, et pourtant… C’est grâce aux Dap-Kings qu’Amy Winehouse est autant plébiscitée. Et depuis, beaucoup d’artistes sont intéressés par leur capacité à faire de la Soul à l’ancienne, on se les arrache même. Curieusement, la face la plus «visible» de cette mouvance est produite par ces musiciens là. Et Sharon Jones ne déroge pas la règle, elle qui a commencé à faire ses armes… En faisant résonner les couloirs d’une prison de sa voix si puissante! Et oui, la Dame était dans une autre vie gardienne dans le célèbre pénitencier de Sing-Sing. A force de persuasion et de représentations dans les scènes les plus confidentielles de New York, Sharon est rapidement repérée notamment pour ses talents de cantatrice qui n’ont rien à envier à Tina Turner et Bettye Lavette. Avec les Dap-Kings, c’est une nouvelle voie qui s’offre à elle, une opportunité de faire plonger son audience dans les délices du Funk et de la Soul d’antan, et ce, sans aucunes compromissions. Que ce soit dans ses albums ou dans ses clips vidéos, absolument tout transpire l’hommage: la voix hystérique et incandescente, les chœurs expulsent des notes franches comme avant, les danses sont savoureusement limitées voire ridicules… Mais c’est voulu pour espérer atteindre complètement les objectifs Rétros. Les amoureux de la Soul vont sans doute tomber sous le charme de l’entreprise comme le confirme le média Longueur d’Ondes : « Pour présenter Sharon Jones, les noms d’Aretha Franklin et du parrain de la funk reviennent à juste titre. Mais n’y voyez pas une pâle imitation, Sharon Jones est une véritable “soul sister” ». Une soul sister qui a su se réapproprier et réactualiser la substantifique moelle des acquis de James Brown (elle est née dans la même ville que le maître à Augusta en Géorgie, un signe prémonitoire) tout en évitant rigoureusement de tomber dans des redites faciles. Quand on y pense, les grands noms de la musique noire doivent être satisfaits du soin que la nouvelle génération applique à leurs travaux.

Raphael Saadiq

The Way I See It KS0228

INSTANT VINTAGE – KS0225

AS RAY RAY – KS0227


Non content de s’être déjà envolé à de nombreuses reprises vers des cieux musicaux inabordables pour le commun des mortels, le fondateur du trio Lucy Pearl et de la formation Toni Toni Toné (créatrice avec d’autres acteurs du New Jack Swing) récidive en balançant une bombe Old Shool baptisée The Way I See It. Car oui, Raphael a également succombé au concept à la mode de la « Retro Soul ». Ce parti pris ne semble plus trop étonner, car ce style d’approche fait désormais les joies des grandes maisons de disque. Mais là où une Duffy ou un Jamie Lidell se contentaient d’expérimenter cette identité sonore pour mieux y rebondir avec efficacité, Raphael Saadiq, fort de son passé de producteur et de chanteur (le classique Instant Vintage brille toujours pas son éclectisme), pousse la démarche encore plus loin en incitant l’auditeur à revivre les grandes émotions de la Soul d’antan. Des premiers pas du Rythm and blues jusqu’à l’explosion publique de Stevie Wonder, Marvin Gaye, des Delfonics, des Stylistics et on en passe et des meilleurs, nous avons droit à une analyse exhaustive des faits musicaux majeurs de l’époque. A voir sa façon de se présenter au micro muni de son costume cravate «so fresh so clean», Raphael présente un contenu sans concessions qui va même jusqu’à recycler les anciens standards esthétiques des vinyls. Et à l’écoute cela donne quoi ? Une émotion intense parcourt l’échine de tout amateur de musique noire et on peine à croire que l’on avale en 45 minutes nombre et nombre de classiques. Là on décèle les refrains chaleureux et plein d’entrain de « Let’s Take A Walk », ici ce sont les violons obsédants de «Never Give You Up» qui viennent donner du tonus à l’harmonica de Stevie Wonder.

En apprenant que l’ex Toni Toni Toné a exigé qu’une grosse dizaine de musiciens vienne lui prêter main forte dans la réalisation, on comprend mieux d’où sort tout ce soin maladif à atteindre une hypothétique perfection. Le fruit de tous ces efforts se retrouve dans l’oreille à l’image de « Ohh Girl », de l’hispanique « Calling » et de l’entraînant « Love That Girl » qui replace le disque dans ses priorités thématiques que sont l’amour et la fidélité. Bien sûr, notre homme n’a jamais excellé dans le contenu textuel préférant jouer la carte de la simplicité et ainsi faire en sorte que son discours puisse atteindre un maximum de public. Et heureusement, la sauce prend puisque cette relative pauvreté lyricale traverse les frontières jusqu’à percer les barrières linguistiques. Un francophone par exemple n’aura pas trop de mal à s’immerger dans l’amour que porte Raphael pour sa compagne Joss Stone (« Just One Kiss ») où a décoder l’affection exprimée pour sa grand-mère (« Sometimes »). Au niveau du chant, l’artiste cale parfaitement sa voix sur les productions vivantes et chaudes comme le confirme « Sure Hope You Mean It » où l’organe se pose avec maestria sur la composition rythmée. Il ne s’en est peut-être pas rendu compte, mais Raphael Saadiq vient certainement de signer son solo le plus ambitieux et le projet qui lui touchait le plus à cœur. C’est un enfant qui s’est nourri de Soul et de Rythm and blues, un être assoiffé d’une passion pour la musique qui a incontestablement créé ici son essai le plus juste, le plus direct. Il faut dire que l’on applaudit des 2 mains quand ce genre de spécimen désire expérimenter des voies complètement différentes.

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2 commentaires pour – Un nouveau déclassement au Passage44: La Nu-Soul

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