Nouvelle bande dessinée, bonne nouvelle pour le cinéma? (1/2)

Il faudrait être enfermé dans les caves du château de Moulinsart pour l’ignorer : Tintin va globe-trotter dans les salles de cinéma du monde entier. De leur côté, Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, qui avaient signé Persepolis, nous servent cette fois Poulet aux Prunes.   Conclusion de prime abord : la bande dessinée a infiltré le cinéma.

A y regarder de plus près, cela fait un petit moment que ça dure, cette relation entre septième et neuvième arts …

Alors on retient son souffle, et sans être le moins du monde exhaustif, on cite en vrac : les superhéros issus des comics américains (Batman, Spiderman, Captain America, Green Hornet, X-Men, Fantastic Four, HulkIron man, et des tonnes d’autres), des adaptations de séries de l’école franco-belge (les Schtroumpfs, Adèle Blanc-Sec, Michel Vaillant, Blueberry, Lucky Luke, les Dalton, l’Elève Ducobu), …

Dans le lot, du bon et du moins bon (voire du pas bon du tout). Et en tous les cas, on devine la volonté du cinéma de studio de profiter de personnages à la renommée déjà bien installée pour faciliter l’opération marketing.

Dans cette tornade, on garde la tête froide et on saisit l’occasion pour interroger les rapports entre cinéma et B.D. en suivant la piste de la bande dessinée dite « d’auteur », qui elle aussi flirte de plus en plus avec le cinéma.

Est-ce que la bande dessinée, c’est du cinéma à moindre coût ?

Souvent revient la rengaine du décor qui serait moins cher à dessiner qu’à construire, et donc que les auteurs de B.D. seraient des sortes de cinéastes au rabais ; ils en auraient les ambitions sans en avoir les moyens. Bien entendu, c’est faire fi de ce qui sépare irréductiblement le médium « cinéma » du médium « bande dessinée ».

Pour ouvrir le débat, citons :

–         la dimension sonore : depuis la fin des années 20, le cinéma parle, tandis que la bande dessinée exprime le son par l’écrit (phylactères, onomatopées)

–         la gestion du mouvement : continu en cinéma, éclaté en différentes images en bande dessinée

–         la gestion du temps : temps de vision d’un film cadenassé par le cinéaste, temps de lecture d’un album de bande dessinée dépend du lecteur qui peut revenir en arrière, admirer un dessin ou se dépêcher

Mais que partagent alors les deux moyens d’expression ?

Cinéma de fiction et bande dessinée ne sont pas non plus les formes d’expression les plus antagonistes qui soient. Elles ont en commun de raconter des histoires en déployant des images. C’est déjà pas mal, et cela augure d’intéressantes perméabilités.

Mais en remettant chacun à sa place et en reconnaissant les spécificités de chaque médium, on pressent le désir d’une discipline à aller s’essayer dans l’autre, pour expérimenter ce à quoi elle n’a jamais eu accès. Le cinéaste peut envier la légèreté de production de la bande dessinée sans grosse équipe de tournage ni acteurs capricieux, l’auteur de B.D. peut désirer le mouvement continu ou le son.

La « nouvelle » bande dessinée   

Au-delà des superhéros et du patrimoine de la bande dessinée de Papa recyclés sur les écrans, on voit donc des auteurs de B.D. s’aventurer à la réalisation de films : Satrapi adapte ses albums Persepolis et Poulet aux prunes, Sfar livre Gainsbourg (Vie héroïque), Sattouf signe les Beaux gosses, Rabaté devient réalisateur.

D’où viennent-ils ? Que veulent-ils ? Rapide explication.

D’abord considérée comme un outil de distraction et d’éducation réservé aux enfants, la bande dessinée franco-belge avait de haute lutte conquis le droit d’aussi s’adresser aux adultes au cours des années 60-70. Mais dans les années 80-90, elle s’endort sur ses lauriers. Dans sa grande majorité, la production est très normalisée avec des séries aux héros récurrents dans des albums cartonnés de 46 planches, avec parfois quelques recherches formalistes de découpage un rien stériles. En bref, une industrie, qui d’ailleurs vend énormément.

Une poignée de jeunes auteurs, convaincus qu’autre chose peut exister, monte des maisons d’édition indépendantes et chahutent les codes. A leur programme, ils font de la bande dessinée un lieu légitime de recherche graphique et narrative, avec pour ambition la liberté.

Dans leur production, on trouve pêle-mêle un vent frais, de l’humour, une relecture des mythes et des genres (pirates, héroïc fantasy, …), de l’irrévérence et de la poésie, de la vie, de l’autobiographie, mais aussi une évolution des codes graphiques.  Ainsi, le style de dessin n’a plus besoin d’être uniforme, il peut varier d’une case à l’autre et sa force expressionniste prime sur sa justesse académique. Ils jettent sur le papier une coexistence débridée d’univers et de dessins différents, soit une révolution aux accents postmodernes.

Face à cette imparable invasion, les éditeurs installés débauchent ces auteurs prolifiques, qui souvent mèneront une double carrière (projets tantôt chez les indépendants, tantôt chez les éditeurs importants de la place). Les étapes du succès s’enchaînent. Hugues Dayez publie un livre d’entretiens intitulé La nouvelle Bande Dessinée (Niffle, 2002). Les médias s’emparent du phénomène et contribuent au succès de Persepolis ou du Chat du Rabbin. Le prochain horizon sera le cinéma.

La « nouvelle bande dessinée » est-elle pour autant morte ? Non, car les pionniers continuent à publier, entraînant dans leur sillage une foule de nouveaux auteurs qui défrichent sans cesse de nouveaux pans du médium. En sus, une nouvelle avant-garde, plus radicale, plus picturale, souvent proche de l’art plastique, émerge comme l’a montré l’exposition récente Génération spontanée ? à Angoulême, Paris et Bruxelles (elle vient de s’achever au BIP), consacrée aux éditeurs indépendants belges La Cinquième Couche, Frémok, l’Employé du moi, et alii.

Le passage au cinéma

Le cinéma, pas aveugle à la montée de cette génération d’auteurs rassemblée sous l’appellation « nouvelle bande dessinée », lance des opérations de séduction. L’hameçon ne prend pas tout de suite, même si on sent des envies de cinéma naître.

En 2007, Sfar est le dessinateur officiel du festival de Cannes, tandis que sa consoeur Marjane Satrapi monte les marches avec Vincent Paronnaud pour Persepolis, adaptation en film d’animation de son ouvrage éponyme. Persepolis empoche le prix du jury. Suivront Gainsbourg (Vie héroïque) et le Chat du rabbin de Sfar, les Beaux gosses de Riad Sattouf, Les petits ruisseaux et Ni à vendre ni à louer de Rabaté, Poulet aux Prunes des mêmes Satrapi et Paronnaud,…


Qu’est-ce qui a permis le passage du papier à la pellicule ?

Certainement le fait que ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont élargi leur champ d’action en investissant le cinéma, avec leurs qualités. Excellents raconteurs d’histoires, ils aiment toucher à tout et décloisonner les genres. Friands d’expériences nouvelles et affairés à plusieurs projets en parallèle, ils n’ont pas peur d’aller vers de nouveaux publics. Le cinéma, porteur d’un prestige certain, et sorte de nouveau terrain de jeu, leur offrait des possibilités inédites (son, musique, langage parlé, mouvement, direction d’acteurs, gestion du rythme).

Courtisés par le septième art et poussés dans le dos par les éditeurs, ils se sont lancés avec inventivité dans le défi, mais à condition qu’ils puissent eux-mêmes tenir les commandes de leur films : adaptations, animations ou créations originales.

Le résultat est à l’image de ce qu’est la « nouvelle bande dessinée » : diversifié, drôle, audacieux, rafraîchissant. On pourra lire suite à cet article général une série de commentaires sur des films portés par ceux qui viennent de la « nouvelle bande dessinée ». On y trouvera aussi quelques adaptations de « graphic novel » anglo-saxonnes ou de manga.

Car, ailleurs, dans d’autres foyers de bande dessinée que la mouvance franco-belge, on retrouve la même césure entre ouvrages de masse et oeuvres d’auteur. Et le cinéma s’est aussi intéressé à ces matériaux, caustiques ou sensibles.

Films commentés dans la deuxième partie de cet article (2/2) :

–         Les Beaux gosses, Riad Sattouf, 2009, VB0838

–         Gainsbourg (Vie héroïque), Joann Sfar, 2010, VG0283

–         Les petits ruisseaux, Pascal Rabaté, 2010, VP1039

–         Tamara Drewe, Stephen Frears, 2010, VT0492

–         Petit Vampire, d’après Joann Sfar, 2004, VP2266

–         Quartier lointain, Sam Gabarski, 2010, VQ0087

–         Persepolis, Marjane Satrapi, Vincent Paronnaud, 2007, VP0524

–         Ghost World, Terry Zwigoff, 2001, VG2524

–         Le Chat du rabbin, Joann Sfar, 2011, VC1527

–         Allez raconte, d’après Lewis Trondheim et José Parrondo, depuis 2011, VA0493, VA0494 et VA0518

Dans la même mouvance, bientôt disponible à la médiathèque :

–         Allez raconte ! (long métrage), d’après Trondheim et Parrondo, VA0703

–         Ni à vendre ni à louer, Pascal Rabaté (décembre ?)

–         Poulet aux Prunes, Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud (attendons qu’il sorte en salles…)

Sélection d’autres médias en lien avec le thème :

–         V pour vendetta, James Mc Teigue, 2005, VV0037

–         From Hell, Albert et Allen Hughes, 2001, VF6461

–         Crumb, Terry Zwigoff, 1994, TC2301

–         A history of violence, David Cronenberg, 2005, VA0083

–         Scott Pilgrim, Edgar Wright, 2010, VS1113

–         Tintin et les oranges bleues, Philippe Condroyer, 1964, VT2706

–         Les Aventures d’une Mouche, Charlie Sansonetti (d’après Lewis Trondheim), 1999, VA8672

–         La BD s’en va t-en guerre, Mark Daniels, 2009, TC0841

A propos La média de bxl

La médiathèque de Bruxelles Centre : un repaire de découvertes et de passions. Nous aimons les musiques, les films, le multimédia. dans tous les genres, tous les courants. A la recherche de titres précis ou envie de découvertes ? Nous vous proposons plus de 100.000 titres musicaux et audiovisuels en accès direct, ainsi que des sélections ciblées. La médiathèque, c’est cinquante ans d’histoires culturelles enrichies au quotidien par des mélomanes et cinéphiles rodés au défrichage de répertoires et tendances sans cesse renouvelées. Bienvenue !
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