Polanski, le prodige qui vit sa trajectoire maintes fois déviée (1/4)

A l’occasion de la sortie en salles de son film Carnage ce 14 décembre et de l’exposition que lui consacre BOZAR jusqu’au 8 janvier 2012, la Médiathèque vous plonge dans la filmographie de Roman Polanski, cinéaste dont on connaît le nom mais pas toujours le parcours.

Personnage étrange et cosmopolite, Polanski donne l’impression d’avoir tout traversé, épreuves et succès, avec le même sourire frondeur et mutin. Aujourd’hui encore, il fait parler de lui avec une odeur de souffre et divise l’opinion publique, tandis qu’il se retranche dans un énigmatique silence médiatique.

Si on additionne ce que la fatalité lui a réservé comme coups (déportation de ses parents, coma, meurtre de sa deuxième femme), et ceux qu’il a lui-même provoqués (l’affaire),  la vie de Polanski n’est jamais tranquille, comme si sa détermination à vivre était toujours mise en péril par la fatalité ou qu’il se chargeait lui-même de la faire échouer. L’ambition, grande, et l’(auto-)destruction, féroce, marquée par une sorte d’attraction malsaine pour la déviance, voilà bien des thèmes qui irriguent la filmographie multiple du réalisateur.

Car, il faut le reconnaître, la filmographie de Polanski est à première vue complexe à cerner. Le corpus s’étend de l’oeuvre de jeunesse (le Couteau dans l’eau) au film d’aventure de commande (Pirates), de la très classique palme d’or (le Pianiste) à la revisite du film noir (Chinatown). Au gré des déplacements géographiques (Łódź, Londres, Los Angeles, Paris), des opportunités de production et des évolutions stylistiques (avant-gardiste dans les années 60, hautement classique dans les années 2000), ce qui semble souder le cinéma de Polanski est une série de thématiques qui toujours ressurgissent d’un film à l’autre, avec plus ou moins d’intensité.

Une vie chahutée

Né à Paris en 1933, Roman Polanski, de son vrai nom Raymond Liebling, déménage avec sa famille juive polonaise pour Cracovie quatre ans plus tard. L’Histoire les rattrape, le jeune garçon échappé du ghetto survit caché tandis que les membres de sa famille sont déportés. Sa mère meurt à Auschwitz, il retrouvera son père à l’issue de la guerre. Il s’oriente vers une carrière d’acteur et est admis à l’école de cinéma de Łódź en 1954. Il en sort à la fin des années 50, épouse une actrice polonaise et se fait remarquer avec quelques courts-métrages. Il signe son premier long, le Couteau dans l’eau en Pologne, se sépare de sa femme, émigre à Paris puis à Londres où sa carrière prend un nouvel essor. Il se lie d’amitié avec Gérard Brach, scénariste qui l’accompagnera au long de son parcours. Sur le tournage du Bal des Vampires, il rencontre sa deuxième femme, Sharon Tate. Ensemble, ils s’installent à Hollywood où ils fréquentent la jet-set, tandis que Roman triomphe avec Rosemary’s Baby. Le bonheur est de courte durée, Sharon Tate, enceinte de huit mois, est assassinée par les membres d’une secte de marginaux à l’été 69.

Polanski tente de rebondir, avec des films en Europe, puis Chinatown à Hollywood, nouveau grand succès. En 1977, suite à une séance photo avec une mineure d’âge qui aurait mené à une relation sexuelle, Polanski est arrêté. La saga judiciaire et médiatique ne semblant jamais connaître de point d’arrêt, Polanski fuit les Etats-Unis. Il se réfugie en Europe et tourne une série de films dans des genres différents, sans plus atteindre le retentissement de ses œuvres antérieures. A la fin des années 80, il épouse Emmanuelle Seigner, actrice française qui apparaît dans plusieurs de ses films.

Dans les années 2000, il revient au sommet avec le Pianiste, Palme d’Or à Cannes en 2002, récit de la lutte pour la survie d’un juif polonais lors de la II° Guerre Mondiale, écho à sa propre enfance. En 2009, toujours sous le coup d’un mandat d’arrêt pour l’affaire de 77, il est assigné à résidence en Suisse. Il est à nouveau libre de ses mouvements à l’été 2010. Depuis, à près de 80 ans, il poursuit son activité de cinéaste. Son dernier film en date, Carnage, adaptation d’une pièce de Yasmina Reza, sort en salles le 14 décembre 2011.

Polanski multiple

Le tour du propriétaire ne serait pas complet si on omettait d’évoquer les autres habiletés du personnage : il est acteur, producteur et homme de théâtre. Il a par exemple monté la pièce Amadeus que Milos Forman a adaptée pour le cinéma.

Ses performances de comédien au cinéma, entre autres pour Andrzej Wajda, sont évoquées dans l’exposition que lui consacre BOZAR jusqu’au 8 janvier 2012. Quelques salles et un écran qui retracent, avec témoignages, affiches et photos, le parcours du cinéaste polonais. Sans être une monographie exhaustive, l’exposition constituera une destination prisée de l’amateur ou du curieux qui voudrait prolonger ce dossier.

La multiplicité de Polanski, sa soif de toucher à plusieurs disciplines, plusieurs genres, ne doit pas nous tromper : s’il a pu donner à certains moments l’impression de s’égarer, il n’a pas pu échapper aux manies qui structurent son œuvre, et que nous allons à présent découvrir en compulsant une bonne part de sa filmographie.

Les tâtonnements

DVD : Les sept premiers films de Polanski (VX4658)  &  Le court des grands (VX4700, qui contient Le Gros et le Maigre)

Elève à l’école de cinéma de Łódź, relativement libre et progressiste dans le régime communiste, Polanski s’est fait la main dans une série de courts-métrages où il apprend à faire du cinéma, en version muette ou sonorisée, mais sans dialogues.

On évitera de penser, tel un fantasme d’analyste, que toute l’œuvre était dans les tout premiers plans du tout premier film (Meurtre étant un simple apprentissage de continuité filmée), mais il est troublant de constater que déjà le jeune Roman met en place certains éléments qui toujours l’accompagneront : un Meurtre, un zeste d’érotisme (Rire de toutes ses dents), le thème de la marginalité et de l’exclusion (Cassons le bal, Deux Hommes et une Armoire), l’atmosphère inquiétante de La Lampe, la relation maître-esclave (le Gros et le Maigre) et la lutte pour la domination (Les Mammifères), le poids de la guerre (Quand les anges tombent), entre autres …

En germe, il développe un travail sur les moyens du cinéma (s’essayant à la couleur dans un audacieux flash-back dans Quand les anges tombent ou réussissant un beau travail de montage dans Cassons le bal qui en devient intéressant malgré son scénario limité) et des collaborations (dont celle avec le jazziste Komeda qui signera la musique de nombre de ses films). Il apparaît de ci de là comme acteur.

Deux hommes et une armoire (disponible sur la compilation de ses courts-métrages VX4658), film récompensé lors de l’Expo 58, sort certainement du lot. Les péripéties de ces deux forçats surréalistes et de leur meuble fonctionnent très bien visuellement, même si elles ne sont pas soutenues par une intrigue générale. On y trouve avec bonheur cette folie inventive typique du jeune Polanski. Un court-métrage à voir, au-delà de la simple curiosité de l’exégète.

Le Gros et le Maigre (voir DVD VX4700), 1960, variation burlesque sur le maître et l’esclave tournée sur les hauteurs de Paris juste après ses études, se laisse voir avec appétit.

 

Après quelques courts-métrages, Polanski passe au long. Ce sera l’objet de l’article à paraître mercredi prochain. (Suite du dossier : 2/4, 3/4, 4/4 et podcast)

Donatien de le Court

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