Retour sur une séparation

Pourquoi Une Séparation, VU0244, film acclamé à longueur de colonnes de journaux, encensé de toutes parts,  inondé de prix, donc objet de louanges unanimes et par conséquent hautement suspect, est le film qui m’a le plus plu en 2011 ? Enquête.

Etonnement continu Le film ne se donne pas d’emblée, il est autre chose que ce qu’il prétend être dans un premier temps. En ce sens, il surprend, il étonne. A la différence d’un film-concept à la Mr Nobody ou d’un film dont toute l’intrigue -développement et conclusion compris- a été révélée en quelques minutes de bande-annonce, Une Séparation mérite d’être vu et vécu dans sa longueur et non pas « compris » comme une idée. Dans son dévoilement progressif, il laisse apparaître sa richesse.

Interprétation Récompensés à Berlin, les acteurs évitent tout autant le surjeu que le recul ironique. Ils sont leur personnage, avec à la fois beaucoup de conviction et de sobriété. Le film précédent du réalisateur Asghar Farhadi, About Elly, VA0753,  permet de mesurer la performance. On y retrouve entre autres les deux rôles principaux masculins d’Une Séparation dans des compositions tout à fait différentes, de sorte qu’on ne les reconnaît pas immédiatement. Ces acteurs-là parviennent donc à donner corps à leur rôle plutôt que de s’exhiber en tant que comédien.

Ailleurs est ici Le film donne à voir un ailleurs, pas si différent, en ce sens il est troublant. Certes, le contexte est iranien, on parle farsi, on devine Téhéran, le spectateur prend plaisir à être en voyage mais l’oeuvre ne joue jamais la carte de l’exotisme. Les personnages font face à des problèmes de couple, d’argent, de maladie, d’éducation, … Que du quotidien, du réel et jamais du folklorique. De-ci de-là, on sent le poids de l’environnement culturel, social, politique, religieux mais sans que l’on puisse se dire « cela ne me concerne pas du tout, ce sont des gens trop différents».

Nuance et ambiguïté Le cliché est sans cesse évité, les situations ont la complexité du réel. Rien de plus énervant, somme toute, quand le cinéma se contente de raconter des clichés : les femmes d’affaire sont en tailleur et névrosées, les ouvriers ont un grand cœur, les petites filles rêvent de devenir princesse. On est confronté à des idées bien connues et pas toujours vraies ou subtiles. Certains parviennent à tisser d’amusantes digressions à partir de quelques clichés, pensons à ce bon vieux Woody, mais on reste sur sa faim. Farhadi parvient lui à donner du corps aux choses de sorte qu’elles sont denses et nuancées.

Scénario La construction du scénario est très costaude. Les événements s’enchaînent et les dimensions s’entremêlent sans que ça ne paraisse ni énorme, ni faible, ni écrit. Tout l’art d’un scénario bien ficelé : les choses doivent paraître comme « allant de soi », naturelles, … Là aussi, About Elly est éclairant. Le film était bon mais, à certains moments, le spectateur occidental pouvait se retrouver en porte-à-faux avec sa « willing suspension of disbelief » (le fait qu’il accepte l’univers du film et ses règles et qu’on trouve « logique » ce qu’il s’y passe) par différence culturelle : il était parfois difficile de comprendre le comportement des personnages pour un Occidental. Ici, rien de tel, de sorte qu’on reste au plus près des personnages qui se débattent avec ce qui leur arrive.

Multiplicité des thèmes Les thèmes traités sont nombreux, denses et « parlants ». Prise en charge des plus âgés, éducation, justice, famille, couple, divorce, classe sociale, poids des traditions, religion, superstition, …  Difficile pour le spectateur de ne se reconnaître dans aucun d’eux. Pour autant, le film ne paraît pas un catalogue débordant de thématiques en tous genres car Farhadi parvient à les articuler et à les chapeauter d’un puissant thème général, déjà présent dans About Elly, qu’on ne dévoilera pas ici.

Réserve Dans sa réalisation et son scénario, Farhadi s’arrête toujours avant d’en dire trop. Il manie ellipse et hors-champ pour ne pas tout exposer. Il poursuit un double but : ménager son suspense (on remarquera que certaines scènes clefs du film autour desquelles les protagonistes vont beaucoup palabrer ne sont en fait pas montrées, de sorte que la vérité se joue dans la version des uns et des autres mais qu’elle n’existe pas de manière absolue) et ne pas orienter le jugement du spectateur (en ne donnant pas de « version officielle », le spectateur doit se faire sa propre idée). Cette réserve calculée est d’une grande justesse : un pas plus loin et tout serait apparu plat ou convenu. Dans cette suspension (entre autres la scène finale) croît pour le spectateur non pas la frustration de « ne pas savoir » mais le trouble de se voir renvoyé à lui-même.

Spectateur impliqué Le spectateur n’est pas pris ici dans un acte de pure consommation ou de simple divertissement, il est appelé à réagir dans son for intérieur sur les agissements des uns et des autres (on se surprend à dire « Mais il ne devrait pas faire ça », « Ah mais en fait, il n’est pas comme je croyais »). Au sens d’Umberto Eco, on peut parler d’ « œuvre ouverte » : le cinéaste a volontairement laissé une place au spectateur. Cette part active du film implique le spectateur au-delà de la vision et le poursuit dans sa vie : comment réagirais-je, moi, dans une telle situation ?

Quand un film parvient à en dire autant sans en dire trop, il reste dans la mémoire. A la deuxième vision et à la fin de l’année quand on en fait le bilan, il enthousiasme toujours. L’air de rien, Farhadi a signé un classique, prouvant l’excellence du cinéma iranien qu’on avait déjà admiré avec entre autres Kiarostami et Panahi. Il n’est pas toujours aisé d’identifier les raisons pour lesquelles on a apprécié un film. Ici, une chose est sûre, une fois vu, on aura du mal à s’en séparer.

Donatien de le Court

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