Roman Polanski, le prodige qui vit sa trajectoire maintes fois déviée (2/4)

La première partie de ce dossier, qui relate la vie et les débuts de Roman Polanski, est disponible ici.

Après quelques courts-métrages, Polanski passe au long. Nous commentons ici ses cinq premiers longs métrages.

La période noir&blanc

Couteau dans l’eau 1962 VC6001

Le Couteau dans l’eau est le premier long métrage de Polanski, après une série de courts-métrages. Tendu entre trois personnages, il est à la fois huis-clos oppressant et sensuel, cri pour la liberté et matrice de l’œuvre de Polanski.

Un couple usé part en week-end pour faire de la voile sur les lacs de Mazurie. Sur la route, un jeune auto-stoppeur les force à s’arrêter et les accompagne dans leur excursion en voilier. Rapidement s’installe entre le mari et le jeune autostoppeur une sorte de compétition masculine pour le pouvoir, sur fond de séduction de la figure féminine.

Huis clos oppressant. L’unité de lieu de la majeure partie du film (l’exiguïté du bateau) confère au film un climat de promiscuité gênante. Jamais les personnages ne se font de cadeaux, portés qu’ils sont par un orgueil, certes vain mais irrépressible. Malgré le caractère absurde de son intrigue et de ses rebondissements, le film ménage peu de répit au spectateur, ou alors dans quelques échappées musicales jazzy.

Cri pour la liberté. Dans la Pologne communiste de l’époque, ce film détonne. Formellement d’abord : le noir et blanc lumineux, l’exposition des corps, la mise en scène des frottements et des détails qui donne de la sensualité à ce combat de coqs livré sous le regard désabusé de la femme, et aussi la partition jazz de Komeda qui résonne comme une audace pour l’époque. Sur le fond ensuite : le sous-texte du film est hautement subversif. Le mari du couple a l’arrogance et les attributs de la réussite sociale, il représente le système et ses apparatchiks. La jeune génération, sous les traits de l’autostoppeur, vient mettre en péril sa domination, mettre en lumière son incompétence et sa lâcheté.

Matrice de l’oeuvre. Film indispensable pour comprendre Polanski, son seul vrai long métrage polonais, il contient en germe certains traits qui s’avéreront des obsessions récurrentes (lutte pour la domination, le personnage dominé qui refuse la résignation), tout en ayant les qualités d’une œuvre de jeunesse. Les audaces formelles qui feront du Couteau dans l’eau une œuvre de la nouvelle vague polonaise s’inscrivent parfaitement dans le cinéma des années 60. Des films qui portent encore la brise fraîche.

Répulsion 1965 VR1551

Carol, une jeune esthéticienne, vit à Londres chez sa sœur. Eprouvant des difficultés manifestes dans ses relations sociales, et particulièrement avec la gent masculine, elle va perdre contact avec la réalité quand sa sœur s’absente pendant quelques jours.

Film sur la folie, Répulsion joue habilement aux limites de la psychanalyse et de l’horreur, dans un suspense subtil et évocateur. Les images qu’il propose, sans débauche d’effets,  sont extrêmement marquantes, ainsi de la scène du corridor qui s’empare de Carol.

Après le Couteau dans l’eau qui a été apprécié à l’étranger mais beaucoup moins par le régime polonais, Polanski s’exile à Paris puis à Londres où il signe ce film d’un remarquable tranchant.

La très jeune Catherine Deneuve, celle d’avant l’icône bourgeoise, joue avec retenue cette fille en dehors de ses pompes, qui se retranche dans son appartement (huis-clos polanskien).

La tension entre l’innocence et le mal, thème souterrain et récurrent de Polanski, est exploré ici dans une version psychologique. Refusant de perdre son innocence, malgré son désir ambivalent à ce sujet (ses cauchemars ressemblent à des fantasmes), Carol tombe dans la violence sans vraiment en prendre conscience.  On a rarement filmé le glissement vers la folie de manière aussi effrayante et convaincante, avec l’habileté du réalisateur à faire parler les objets : une cuisse de lapin qui pourrit, un fer à repasser non branché, des craquelures, de la lumière sous la porte, des murs mous, …

Pour son deuxième long-métrage, Polanski donne encore dans l’audace formelle : le gros plan sur le soin des ongles et le montage « cut » qui s’en suit, l’absence de correspondance entre son et image.

Cul-de-sac 1966 VC9122

Quand des truands en fuite ont un problème mécanique, ils se réfugient logiquement chez l’habitant. Pas de chance pour un couple givré qui va recevoir cette étrange visite dans leur poulailler.

Cul-de-sac est un film à part, un moment de vacances traversé par cette cruauté dont raffole tant Polanski. Sous le vernis du séjour balnéaire, chaque personnage est épouvantablement égoïste ou lâche. De rôles bien typés au départ, les personnages évoluent et s’échangent leur place à travers une beuverie, des retournements de situation et des variations dans leurs relations. Un enjeu : le pouvoir, la domination.

Comédie solidement barge, Cul-de-sac n’est pas tendre avec la lâcheté masculine, mais il laisse aussi voir les résultats désastreux de la brutalité ou de la légèreté. Le personnage de la femme émancipée coutumier de l’œuvre polanskienne est ici poussé à des extrêmes inquiétants : si elle refile astucieusement sa casserole à pression, elle flirte avec la frivolité et la méchanceté.

Le noir et blanc de Cul-de-sac est époustouflant, net, lumineux. A la Catherine Deneuve de Répulsion répond ici sa sœur Françoise Dorléac. Donald Pleasence et Lionel Stander campent solidement les deux versions de l’homme. Dans un rôle secondaire, Jack MacGowran sera repêché pour le Bal des Vampires. La forteresse, décor du film, participe certainement à son ambiance, de même que les détails étranges qui peuplent la tête du jeune Polanski, à l’image d’un frigo rempli d’œufs.

Le finale dévoile qui était peut-être le véritable personnage du film, occupé à vivre intensément les événements tandis que les autres les consommaient comme un jeu. Le surgissement de la folie, véritable angoisse du cinéaste, irréductible menace de nombre de ses films, éclate une fois de plus.

Au total, Cul-de-Sac possède un charme particulier,  il envoûte sans que l’on puisse en cerner distinctement les raisons.

 

Polanski bascule alors dans un autre système de production, passant au cinéma de studio (c’est-à-dire avec plus de moyens et habituellement moins de liberté), à la couleur et à la conquête d’un public plus large.

 

L’horreur en couleurs

Le bal des vampires 1967 VB0294

Le professeur Abronsius, académique raillé par ses pairs, et son disciple Alfred enquêtent en Transylvanie sur les vampires. Arrivés dans une auberge, le scientifique note la foison de gousses d’ail, tandis que son jeune disciple remarque lui la fille de la maison. Quelques péripéties plus loin, ils sont conviés au bal des vampires, mais en tant qu’humains, ce qui n’est pas la meilleure place…

Polanski s’essaye au cinéma de studio avec cette comédie farfelue et joyeusement irrévérencieuse. On rit de cette étrange farce aux limites du burlesque (les chasseurs de vampires  ont l’incompétence caractéristique du héros burlesque), même si se dégage une impression carton-pâte et spectacle de foire, avec un jeu d’acteur appuyé. On voit tout venir, mais le moment n’est pas pour autant déplaisant.

Le passage à la MGM a ôté à Polanski toute latitude concernant la forme qui est plus sage que précédemment. Il s’attache davantage à soigner sa parodie-hommage aux films d’épouvante de la Hammer ou de Corman.

La légèreté de l’œuvre n’empêche nullement une interprétation de son sous-texte : la figure du vampire et son acte de succion est toujours teintée d’érotisme, le personnage du vampire homosexuel est audacieux pour l’époque, et surtout les vampires apparaissent ici comme d’immortels tenants des classes dominantes asservissant les plus faibles. Le duo maître-élève de chasseurs de vampire combat ce mal avec bravoure mais naïveté.

La partition musicale signée Komeda (compositeur des musiques de presque tous les films de Polanski  jusqu’à la mort du jazzman en 69, à l’exception de Répulsion), chant choral louvoyant, est d’une séduisante étrangeté. Elle contient de fortes similitudes avec celle du futur Rosemary’s baby, toujours dirigée par Komeda.

Dans les rôles des jeunes amoureux , Roman Polanski lui-même et Sharon Tate, sa future femme, icône de beauté menacée dans le film par les vampires, dans une prémonition de leur amour et de sa mort.

Rosemary’s baby 1968 VR6061

Rosemary et Guy, jeune couple ravissant, emménagent dans un superbe appartement en plein New York. Rosemary est très emballée, il ne reste plus à Guy qu’à décoller dans sa carrière d’acteur. Ils pourront alors avoir un bébé et ainsi atteindre le stade du bonheur complet. Oh, il y a bien ce couple de voisins un peu envahissant, mais leur bienveillance de tous les instants ne saurait être vraiment désagréable, n’est-il pas ?

Nouvel essai du côté des puissances occultes et de la folie, l’intérêt du film réside précisément dans cette ambiguïté : Rosemary est-elle victime d’une abominable machination ou est-ce une jeune femme fragile et paranoïaque ? Le suspense tient, le crescendo est suffisamment suggestif (pas d’encombrants effets spéciaux) pour que le spectateur oscille jusqu’au bout entre peur sourde et appel à la raison. Cette sobriété des moyens laisse bien sûr le pouvoir à la puissance de l’imagination du spectateur.

Mia Farrow est cette feuille tremblante, John Cassavetes son époux jeune premier égoïste.

Suggéré à Polanski par des producteurs, le prodige polonais s’empare très vite du roman originel pour signer un de ses films majeurs, qui relève du film de genre (horreur) mais s’impose aussi comme jalon de son œuvre personnelle : satanisme, lieu clos, protagoniste dépeinte en figure de l’innocence manipulée, santé mentale en question, paranoïa, …  Est-ce un hasard si le voisin porte le prénom de Roman ?

Dans les séquences oniriques, Polanski retrouve une certaine liberté plastique. La caméra virevolte. Cette échappée qui lorgne du côté des commencements de sa filmographie  achève de donner à Rosemary’s baby le statut de « film-clef » de Polanski.

 

Après le succès de Rosemary’s baby, le malheur frappe durement Polanski : sa femme Sharon Tate est assassinée le 8 août 1969 dans leur villa de Beverly Hills avec quatre autres personnes. Cet événement violent lui fera perdre le peu d’innocence qui lui restait.

Rendez-vous la semaine prochaine pour la suite du parcours de Polanski : 3/4, 4/4 & podcast.

Donatien de le Court

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