Roman Polanski, le prodige qui vit sa trajectoire maintes fois déviée (3/4)

Après le succès de Rosemary’s baby, le malheur frappe durement Polanski : sa femme Sharon Tate est assassinée le 8 août 1969 dans leur villa de Beverly Hills avec quatre autres personnes. Cet événement violent lui fera perdre le peu d’innocence qui lui restait.

[Les épisodes précédents de cet article sont disponibles ici (1/4) et ici (2/4), la suite (4/4) ici, le tout complété par un podcast.]

Le rebond

Chinatown 1974 VC3368

Gittes (Jack Nicholson), un privé dans la grande tradition, reçoit la visite d’une épouse (Faye Dunaway) qui se croit trompée.  Il piste le mari aux occupations énigmatiques. Cette affaire, a priori banale,  s’avère bientôt plus complexe que prévue.

Le miracle improbable des mariages arrangés est qu’ils marchent parfois au-delà de toute espérance. Le producteur Robert Evans (déjà derrière Rosemary’s baby) a décidé d’assembler un jeune scénariste Robert Towne et Roman Polanski : le résultat, Chinatown, est un classique diablement contemporain, à la fois hommage réussi au film noir et exploration de la collusion entre puissance publique et intérêts privés.

Les références au film noir (le détective qui s’enorgueillit de sa marginalité, la veuve noire, leur attraction ambigüe, chaque vérité qui cache un autre secret) n’aboutissent pas ici à un exercice de style creux, mais à un film manifeste et politique sur le combat d’un seul homme face à un système corrompu.

Les nombreuses scènes d’extérieur ne ressemblent pas à l’enfermement habituel auquel Polanski nous avait habitués. On sent clairement la présence d’un autre scénariste. Néanmoins, la cruauté de certaines scènes (dont celle qu’il joue lui-même ou la scène finale) et le leitmotiv du personnage esseulé face à la corruption rattachent Chinatown à ses obsessions. La densité de l’enquête, très bien construite et déroulée, et son sujet inhabituel (la gestion publique des ressources) raviront le spectateur, perpétuellement dans le pas de Gittes, prenant plaisir à voir le privé patiemment et dangereusement démêler l’écheveau.

La conclusion du film, à la limite du nihilisme, rejoint les fins d’autres œuvres de Polanski où malgré les révélations, la situation initiale est rétablie, voire empirée par décision des personnages ou par la « force des choses » ou du système (Le Couteau dans l’eau, Le Bal des Vampires, Rosemary’s baby). Cette lâcheté dénoncée mais néanmoins victorieuse inscrit Roman Polanski dans la catégorie des cinéastes post-modernes désillusionnés sur le pouvoir des hommes à « changer les choses ». Postmodernisme qu’il porte également par son côté touche-à-tout d’un genre à l’autre.

Le Locataire 1976 VL5631

Le timide et effacé Trelkovsky, jeune employé de bureau sans histoire, tente une approche auprès d’un propriétaire d’immeuble parisien pour reprendre un appartement qui se libère. Problème : la précédente locataire, qui a tenté de mettre fin à ses jours, n’est pas encore morte. Elle pourrait peut-être revenir, qui sait ?

Le Locataire est un drôle de bonhomme. Polanski y joue lui-même le rôle principal, se baladant avec discrétion dans cet univers qui est définitivement le sien : un immeuble potentiellement maléfique peuplé d’une tribu d’êtres tour-à-tour normaux ou inquiétants, où fleurit une collection d’événements anodins ou intrigants selon l’interprétation. Le Locataire est la quintessence du fantastico-paranoïaque typique de Polanski.

Le Locataire se goûte dans la durée, car il a l’air de ne jamais vouloir y aller, de prendre son temps, de toujours hésiter à verser dans le fantastique. Cette valse hésitation donne un faux rythme moelleux et paradoxalement confortable à un film dérangeant dans le glissement de son protagoniste.

Film-miroir de Rosemary’s baby, il en explore l’envers. Les ingrédients se ressemblent (emménagement, appartement, dérèglement) mais la recette donne un plat différent, une autre saveur. Le diptyque approfondit la question de l’ambiguïté de l’altérité, à la fois rapport social indispensable et menace perpétuelle, qui peut conduire droit à la folie. En somme, le thème de Répulsion, autre huis-clos d’appartement… Polanski refait-il finalement toujours le même film ? On ne se débarrasse pas si facilement de ses peurs de déséquilibre mental.

 

Après Le Locataire, tourné à Paris, Polanski est engagé par Vogue pour faire des photos de jeunes modèles aux Etats-Unis. Survient « l’affaire » qui le pousse à la fuite en 1978, ne pouvant plus par la suite mettre le pied sur le territoire américain. Sa trajectoire se dilue un peu, alignant des films épars qui manquent souvent de caractère.

 

L’éclectisme

Tess 1979 VT0116

Le père de Tess Durbeyfield, paysan porté sur l’alcool, entend dire qu’il descendrait de la prestigieuse famille des d’Urberville. Il envoie donc sa fille chez ses riches parents avec l’idée qu’elle sortira les siens de la misère, ignorant qu’il la précipite ainsi vers un destin hors du commun et douloureux.

Drame dans la pure tradition du XIX° siècle (amour passionné et contrarié), adapté de Thomas Hardy, Tess contient un sous-texte social dénonçant les conventions pesantes et la vanité des classes aisées, touchant ainsi la thématique du Couteau dans l’eau. Le film prend place dans la matrice polanskienne par la trajectoire de l’héroïne innocente, confrontée à la violence des hommes et de la société, qui en vient dès lors à des issues extrêmes (cf Repulsion).

Nastassia Kinski, dont on a dit qu’elle a entretenu une relation très jeune avec Polanski, tient le rôle principal. La remise en cause des conventions sociales liées à la sexualité et l’emploi de l’encore jeune Kinski pourraient être interprétés comme une réponse ambigüe de Polanski aux poursuites dont il est l’objet à l’époque.

Acclamé à sa sortie, remportant trois oscars, le film paraît aujourd’hui daté. Il constitue un tournant définitif dans l’œuvre de Polanski, qui a basculé de l’audace des jeunes années au classicisme de la maturité. Sans doute l’affaire judiciaire, glauque, qui a marqué sa vie, n’est pas étrangère à l’extinction de la fougue juvénile.

Bitter moon 1992 VL8180

Couple en voyage pour leurs sept ans de mariage, Fiona et Nigel rencontrent sur un bateau un autre couple, qui répond moins aux canons bourgeois : lui, Oscar, est un vieux satyre en chaise roulante, elle, Mimi, joue l’allumeuse. Nigel, intrigué et attiré par cette provocante figure féminine, est forcé d’écouter le récit d’Oscar, qui conte par le menu l’histoire de sa relation à Mimi, de la passion à la déchéance.

Le film, adapté d’un roman de Pascal Bruckner, explore les royaumes de l’attraction, de la passion et de la perversion, quand les sommets de l’amour ne peuvent laisser place qu’aux gouffres de la haine, de la vengeance, de la domination et de la violence morale ou physique. Pour faire perdurer, même de manière éminemment malsaine, le lien entre deux êtres.

Hugh Grant campe le lâche, Kristin Scott Thomas la bourgeoise refoulée, Peter Coyote le malade et Emmanuelle Seigner, troisième femme de Polanski, la femme fatale.

Est-ce un film logique dans la trajectoire de Polanski ? Oui. Le double huis-clos du bateau et de l’appartement parisien, la relation bourreau-victime consentante, la perversion, la sexualité, le couple mis à l’épreuve, l’évident couplet soumission-domination … sont autant de leitmotivs de Polanski.

Est-ce un grand film ? Si la thématique principale n’est pas dénuée d’intérêt, la mise en scène a mal vieilli : les couleurs, le classicisme de bon aloi, les effets musicaux kitsch, les scènes intimes font sourire aujourd’hui, avec ce côté daté « début années 90 », d’autant que d’autres ont été bien plus loin depuis cette époque.

La jeune fille et la mort 1994 VJ1412

« Un pays d’Amérique latine, après la chute de la dictature », comme indiqué en surimpression à l’ouverture du film. Dans une maison isolée, une jeune femme seule (Sigourney Weaver) s’affole à l’approche d’une voiture qu’elle ne connaît pas. Pourtant, cet inconnu (Ben Kingsley) ramène simplement son mari, avocat célèbre, dont on parle pour présider la commission sur les victimes de la dictature. Mais ce genre de visite nocturne réveille de mauvais souvenirs.

Huis-clos au casting resserré, adapté d’une pièce d’Ariel Dorfman, La jeune fille et la mort creuse les questions de la torture, de la justice, de la vengeance, de la vérité et de la violence.

Avec ses airs de théâtre, que Polanski pratique en tant que metteur en scène à cette époque, le film prend corps autour du combat d’une femme forte pour faire exploser la vérité des sévices qu’elle a subi du temps des escadrons de la mort, au son du morceau de Schubert. Comme d’habitude, la construction est telle que le spectateur hésite en permanence entre folie paranoïaque de l’héroïne féminine et crédit à accorder à sa version des faits. La facilité du passage d’un rôle à l’autre (l’ancienne victime qui devient bourreau, endossant les méthodes et la cruauté de la fonction) interroge la malléabilité de la nature humaine.

Comme l’était la police dans Chinatown, la justice, incarnée par le mari, est impuissante ou inefficace, pas ici par corruption mais plutôt par excès de principe. De manière générale, les personnages masculins sont dépeints comme lâches, vision déjà amorcée dès le Couteau dans l’eau et amplifiée dans Cul-de-sac.

Dans la filmographie de Polanski, ce film participe d’une tendance du cinéaste à aller vers une inscription plus grande dans la réalité. Si Rosemary’s baby, le Bal des Vampires ou Répulsion traitaient de situations aux frontières du réel, avec la Jeune fille et la Mort, puis plus tard le Pianiste, Polanski éprouve le besoin de davantage s’ancrer dans une réalité historique : les dictatures sud-américaines, la Deuxième guerre mondiale. Chinatown a probablement constitué un premier tournant à cet égard : sous son masque de film de genre, il aborde des questions de politique urbaine. Comme suggéré précédemment, cette évolution au niveau des sujets traités s’accompagne d’une tendance stylistique à davantage de sobriété classique.

Ninth Gate 1999 VN2077

Dean Corso (Johnny Depp), expert en livres anciens, est engagé par un riche collectionneur pour vérifier si la perle de sa bibliothèque sataniste est un exemplaire original ou non. Forcément, avec le diable dans le viseur, l’enquête n’est pas de tout repos.

Thriller diabolique et bibliophile, La Neuvième Porte ne démérite pas dans son entreprise de livrer un troublant suspense à la croisée du monde des amateurs de livres anciens et de celui des messes noires. On ne peut s’empêcher de penser au Nom de la Rose d’Umberto Eco (adapté au cinéma par Jean-Jacques Annaud), pour le pouvoir létal des livres, même si on n’en atteint pas la résonance philosophique.

Comme  de coutume, paranoïa d’un Corso qui se sent suivi et forces occultes se conjuguent dans ce film polanskien efficace, mais à classer dans ses oeuvres moins marquantes.

Polanski, fâché avec la presse et la critique depuis longtemps, continue ainsi au coup par coup à enrichir sa filmographie … un peu aigri tout de même qu’on ne l’aime plus, en quête d’un nouveau gros coup. Nous verrons mercredi prochain s’il parvient à revenir au sommet.

Donatien de le Court

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