Roman Polanski, le prodige qui vit sa trajectoire maintes fois déviée (4/4)

Notre série sur Polanski s’achève cette semaine en fanfare. On ne manquera pas le podcast bientôt publié sur ce blog qui évoquera le thème de la folie, ni les premiers épisodes du dossier disponibles ici : 1/4, 2/4 et 3/4.

Polanski, fâché avec la presse et la critique depuis longtemps, continue film après film à enrichir sa filmographie … un peu aigri tout de même qu’on ne l’aime plus, en quête d’un nouveau gros coup.

 

Le phénix

Le pianiste 2002 VP2677

Władysław Szpilman, pianiste de renom à la radio polonaise, est entraîné dans la marche effrayante de la Deuxième Guerre mondiale. Juif de Varsovie, il va devoir déjouer toute la fureur du XX° siècle pour survivre.

Construit comme un concerto, l’histoire individuelle et véridique de Szpilman se déroule sur fond d’événements historiques majeurs : invasion allemande de la Pologne, ghetto juif de Varsovie, déportations de masse vers les camps, révolte du ghetto, insurrection  de Varsovie, arrivée des Soviétiques. Cette fusion entre le microcosme de Szpilman et le macrocosme de la guerre fait la richesse du film qui se révèle extrêmement pédagogique d’un point de vue historique, tandis qu’il parvient à maintenir l’émotion au travers des épreuves subies par le protagoniste. La réalisation accentue le point de vue de Władysław : les scènes de combat sont vues en plan large, depuis la fenêtre de l’appartement où il se trouve. Il devient de ce fait témoin de l’Histoire en action sous ses yeux.

Polanski, lui-même d’origine juive et dont les parents ont été déportés, a trouvé à la lecture des mémoires de Szpilman un sujet qui lui permettait un retour au bercail, avec ce premier film co-produit par la Pologne depuis le Couteau dans l’eau. Outre son passé national et familial, Polanski rejoint ses peurs de toujours : l’innocence aux prises avec le mal, l’enfermement, la détermination à résister, la promiscuité avec le danger (Szpilman en vient à habiter en face de la police allemande, puis dans le grenier d’un QG allemand), … Mais cette fois, une certaine rédemption point dans la figure de l’officier de la Wehrmacht, ce qui donne une résonance humaniste au film qui sinon aurait pu apparaître comme un simple « survival » ancré dans le réel ou un film historique manichéen.

Evitant le piège de la reconstitution des camps, Polanski en montre les prémisses (les trains) et la libération des survivants, laissant à d’autres la polémique entre l’approche de Spielberg pour La Liste de Schindler (montrer l’horreur) et celle de Lanzmann pour Shoah (toute reconstitution est trompeuse sur l’expérience des camps).

Production coûteuse orientée pour le marché international (les Polonais parlent anglais, les Allemands…allemand) et portée par un Adrien Brody justement inexpressif comme réceptacle au déchaînement de l’Histoire, Le Pianiste a raflé Palme d’Or (2002), 7 Césars et 3 Oscars… signant ainsi le retour de Polanski au sommet, avec une œuvre ambitieuse par son ampleur mais très classique dans sa facture.

The Ghost Writer 2010 VG0289

Suite à la mort mystérieuse du précédent nègre de l’ancien premier ministre britannique Adam Lang, une jeune plume (Ewan Mc Gregor) y va au culot auprès des éditeurs pour reprendre le rôle et rédiger les mémoires de l’illustre personnage (Pierce Brosnan). Bien sûr, cette tâche de premier plan implique des concessions : s’isoler sur l’île aux Etats-Unis où Adam Lang occupe une superbe villa, reprendre un manuscrit dont la qualité littéraire laisse à désirer et supporter un climat pesant de fin de règne.

The Ghost Writer est un thriller politique.

Il est politique parce qu’il dénonce la soumission aveugle de Tony Blair aux Etats-unis en matière d’affaires étrangères et de « lutte contre le terrorisme » (jusqu’à organiser la torture). Si la charge est féroce, son emballage dans une trame de complot l’affaiblit quelque peu.

Il relève du thriller car il parvient à transmettre au spectateur un stress continuel, principalement parce que le protagoniste ne fait pas ce qu’on attend de lui et qu’il court ainsi le risque de violentes conséquences.

Se situe-t-on dans la lignée Polanski ? Le cinéaste ne pouvant échapper à lui-même, il traite une fois de plus de ses marottes : le huis-clos, l’innocence courageuse face au pouvoir vicié, le complot paranoïaque, la fatigue du couple, la femme forte, … D’un point de vue mise en scène cependant, cet opus confirme que si le jeune Polanski s’amusait à malmener les codes, sa version âgée se retranche dans un classicisme transparent et efficace, néanmoins récompensé du prix de la mise en scène à Berlin en 2010.

Le piquant de l’affaire est d’imaginer que Polanski a dû tourner ce film censé se passer en grande partie aux USA sans pouvoir lui-même y mettre le pied (ses casseroles judiciaires l’en empêchent), puis qu’il a dû le monter alors qu’il était en résidence surveillée en Suisse : au huis-clos design de la villa d’Adam Lang répond celui du chalet de Gstaad. Comme si la vie rattrapait une fois de plus Polanski et ses démons.

Le dernier film en date de Polanski, Carnage, adapté de Yasmina Reza, est sorti en salles le 14 décembre 2011. Le cinéaste a bientôt 80 ans, mais le phénix n’est pas encore prêt à mourir.

En complément, on regardera:

Roman Polanski : Wanted and Desired  Marina Zenovich 2008 TI5701

Intéressant documentaire si on veut approcher davantage la vie du cinéaste, et plus particulièrement l’affaire de viol sur mineure qui a provoqué sa fuite des Etats-Unis.

Construit de manière classique, récoltant les témoignages des uns et des autres (à l’exception de Polanski, néanmoins présent via des interviews d’archives), y compris de la victime elle-même, ce documentaire défend la thèse que l’emballement de la presse et l’attitude du juge sensible au retentissement médiatique du dossier n’ont pas permis d’assurer une procédure judiciaire convenable, ce qui n’a bénéficié ni à la victime, ni à Polanski. La victime a déclaré vouloir abandonner les poursuites. Mais les faits (qualifiés différemment par les parties) demeurent… et la procédure est à ce jour toujours en cours.

 

La peur de la folie

Que retenir de notre expédition à travers la filmographie de Polanski ? On pourrait multiplier les conclusions pertinentes, nous nous limiterons à un axe : le cinéaste polonais décline à l’infini sa peur de plonger dans la folie, qu’elle sonne un jour à sa porte, s’invite chez lui et qu’il ne puisse plus s’en débarrasser. La folie comme un invité gênant, une crainte qui se réalise malgré soi.

Est-ce à partir de sa vie où maintes fois il s’est senti persécuté, traqué, menacé qu’il a développé cette angoisse ? Sans doute les événements et chocs qui parsèment son parcours personnel ont contribué à un rapport à l’Autre délicat, où ne sachant plus comment entrer en relation avec un monde vicié ou hostile, la tentation est grande de se retrancher en soi, en lieu connu (ce qui explique la récurrence des huis-clos dans ses films). Une fois prisonnier de lui-même, d’une vision du monde tronquée, le personnage de Polanski ne trouve souvent d’issue que dans la mort, donnée ou reçue : à force de vouloir préserver les reliquats de son innocence, il dépasse les limites sans en prendre conscience.

Carol dans Répulsion, Tess dans Tess, George dans Cul-de-sac, Rosemary dans Rosemary’s baby, Trelkovsky dans Le Locataire, Mimi et Oscar dans Bitter Moon, tous louvoient de la normalité à la folie, hésitent, font demi-tour, avant de se laisser emporter trop loin, de manière irréversible.

Polanski explore cette frange où certains se débattent pour survivre malgré la dureté de la confrontation au monde et livre souvent un constat pessimiste sur les chances de réussite. Le Pianiste, œuvre importante de ces dernières années, tempère et quelque part rachète ce nihilisme : même en temps de folie généralisée, tout n’est pas perdu, et l’homme est capable d’aider son semblable.

Rendez-vous dans les jours à venir sur ce blog pour une causerie enregistrée (« podcast ») au sujet de la folie chez Polanski.

Filmographie sélective (l’essentiel)

–          Répulsion, 1965, VR1551

–          Rosemary’s baby, 1968, VR6061

–          Chinatown, 1974, VC3368

–          Le Locataire, 1976, VL5631

–          Le Pianiste, 2002, VP2677

Filmographie extensive (en gras les films commentés dans cet article)

Courts-métrages

–          La Bicyclette, 1955

–          Meurtre, 1956 – VX4658

–          Rire de toutes ses dents, 1956 – VX4658

–          Cassons le bal, 1957 – VX4658

–          Deux hommes et une armoire, 1958 – VX4658

–          La Lampe, 1959 – VX4658

–          Quand les anges tombent, 1959 – VX4658

–          Le Gros et le Maigre, 1960 – VX4700

–          Les Mammifères, 1962 – VX4658

–          La Rivière de Diamants, in Les Plus Belles Escroqueries du Monde, 1963

–          Cinéma érotique, in Chacun son cinéma ou Ce petit coup au cœur quand la lumière s’éteint et que le film commence, 2007 – VC0581

Longs-métrages

–          Le Couteau dans l’eau, 1962 – VC6001

–          Répulsion, 1965 – VR1551

–          Cul-de-sac, 1966 – VC9122

–          Le Bal des Vampires, 1967 – VB0294

–          Rosemary’s baby, 1968 – VR6061

–          Macbeth, 1971 – VM0103

–          Quoi ? , 1972 – VW2003

–          Chinatown, 1974 – VC3368

–          Le Locataire, 1976 – VL5631

–          Tess, 1979 – VT0116

–          Pirates, 1986 – VP0846

–          Frantic, 1988 – VF6802

–          Bitter moon (Lunes de fiel), 1992 – VL8180

–          La Jeune fille et la Mort, 1994 – VJ1412

–          La Neuvième Porte, 1999 – VN2077

–          Le Pianiste, 2002 – VP2677

–          Oliver Twist, 2005 – VO0005

–          The Ghost Writer, 2010 – VG0289

–          Carnage, 2011

A propos de Polanski :

–          Roman Polanski : Wanted and Desired, Marina Zenovich,  2008 – TI5701

Donatien de le Court

A propos La média de bxl

La médiathèque de Bruxelles Centre : un repaire de découvertes et de passions. Nous aimons les musiques, les films, le multimédia. dans tous les genres, tous les courants. A la recherche de titres précis ou envie de découvertes ? Nous vous proposons plus de 100.000 titres musicaux et audiovisuels en accès direct, ainsi que des sélections ciblées. La médiathèque, c’est cinquante ans d’histoires culturelles enrichies au quotidien par des mélomanes et cinéphiles rodés au défrichage de répertoires et tendances sans cesse renouvelées. Bienvenue !
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