La saga Ghibli

Du Club Dorothée au Studio Ghibli

Aaah, quand on parle de dessins animés japonais, les réactions sont assez amusantes et quelquefois épidermiques. Prétendus – parfois à juste titre – moches,  violents, stupides; les grands ados de ma génération se souviendront pourtant avec un brin de nostalgie de Récré A2, puis du Club Dorothée et de sa programmation souvent décriée par les médias: Candy, Goldorak, Capitaine Flam, Saint Seiya… Ces séries interminables des années 70-80 dont les génériques nous trottent encore en  tête!

Vous avez déjà fait l’essai de montrer ces séries à vos enfants? Quelle déception! Voir leurs mines consternées à se demander ce qui a bien pu vous captiver!

A cette époque deux irréductibles japonais vont résister à ces séries télévisées de plus en plus médiocres. Ils le feront en créant le Studio Ghibli – qui va produire de véritables perles comme Mon voisin Totoro,  Le Tombeau des lucioles ou encore Le Voyage de Chihiro.

Ghibli, c’est avant tout deux personnes: Isao Takahata et Hayao Miyazaki. Ces deux- là, avant de créer le studio, ont roulé leur bosse, gravi les échelons et travaillé sur de nombreux projets. Dans les années 70, tout ce qui intéresse les producteurs de séries télévisées est le profit. La pression sur les animateurs devient insupportable, la qualité ne cesse de baisser. Tout cela ne plaira pas à nos lascars qui ont d’ambitieux projets et vont tout faire pour les mettre à exécution. C’est le début de la saga Ghibli!                                   

Nausicaä ou comment se faire les dents

Réaliser des longs métrages de qualité supérieure à ce qui existait sur le marché, voilà le projet de Miyazaki et Takahata. « Ils cherchaient à obtenir  une animation qui soit réaliste et de grande qualité, qui sonde la profondeur de la pensée humaine et qui illustre les joies et les tristesses de la vie », a expliqué l’ancien président des studios Ghibli Toshio Suzuki.

1984 – L’aventure de Ghibli démarre avec Nausicaä, un projet de Miyazaki. Il faut trouver des fonds, c’est là que Toshio Suzuki –  rédacteur en chef  de la revue d’animation Animage – entre dans la danse. C’est la valse des contacts avec plusieurs sociétés de production pour trouver celle qui se lancera dans l’aventure. Pour la petite histoire: Tokuma Shoten accepte à la condition de  publier d’abord Nausicaä sous forme de manga dans le magazine Animage! Manga qui sera bien accueilli par le public et les journalistes, ce qui leur permettra de recevoir le feu vert pour en faire une adaptation animée, ouf! Et puis, comme Miyazaki est un incorrigible, il posera lui aussi ses conditions : il veut absolument que Takahata  soit le producteur, et là, il faudra négocier ferme!

On trouve déjà les caractéristiques propres à l’univers de Miyazaki : ode à la nature, héroïne à  forte personnalité, objets volants… « Toute mon œuvre d’animation et de bande dessinée montre la terre, le ciel et la mer. Tout se rapporte à ce qui peut arriver sur la Terre ». Ce sera aussi le premier film  d’une longue série dont Joe Hisaishi composera la musique.

Forts de leur succès,  Takahata, Miyazaki et Suzuki décident de poursuivre leur travail collectif. C’est de cette collaboration que naît le Studio Ghibli. Studio qui permettra aux deux animateurs  d’être libres dans leurs créations, mais chaque film sera un pari risqué et un sacré défi. En effet, chaque film demandera un investissement financier important et beaucoup d’énergie de la part du personnel. Les animateurs sont intérimaires et payés à la pièce – système qui pose problème dans les réalisations Ghibli car la qualité était telle qu’elle prenait deux fois plus de temps que d’habitude et par conséquent les animateurs gagnaient moitié moins. Plus tard, ils seront engagés à temps plein, ce qui permettra aussi de former de jeunes talents.

Ghibli ou l’envol

Ghibli  est  un clin d’œil  à l’aviation (nom des  avions de reconnaissance italiens utilisés pendant la seconde guerre mondiale), mais désigne aussi en italien un vent chaud venu du Sahara. Ce nom symbolisera le vent de nouveauté que le studio veut insuffler dans l’industrie de l’animation: « L’idée était de consacrer toute l’énergie dans chaque partie du travail, avec des délais et un budget suffisant, sans aucun compromis sur la qualité et le contenu ». Extrait du discours prononcé par Toshio Suzuki lors du Festival international du film d’Annecy en 1995.

Parmi tous les films Ghibli, en voilà trois pour lesquels j’ai un petit faible : Mon voisin Totoro, Le Tombeau des lucioles, Le Voyage de Chihiro.

 1988 : Un bon cru!

En 1988, les Studios Ghibli vont réaliser deux excellents films qui ne se feront pas sans douleur. Il faudra en effet beaucoup d’énergie et de talent pour arriver à boucler ces deux projets.

Mon voisin Totoro réalisé par Miyazaki est un petit bijou de finesse. Deux petites filles et leur père emménagent dans une maison à la campagne. Malgré l’ombre de la maladie de la maman  hospitalisée, Miyazaki est arrivé à insuffler dans ce film  beaucoup de fraîcheur.  Ça pétille, bourdonne, tourbillonne! On est littéralement emmené dans l’univers de ces deux petites filles et on se souvient de son enfance… Il y a Satsuki, la plus grande chez qui on sent beaucoup de maturité, de sensibilité et qui se sent responsable de sa petite sœur et puis il y a Meï, énergique, spontanée, mutine, qui s’émerveille d’un rien. On les suit avec plaisir et on ne s’étonne pas de les voir rencontrer des noiraudes, prendre un chat-bus ou discuter avec Totoro, sorte de toute grande peluche rugissant par moment. Il y a une très belle complicité entre le père et ses filles. Il leur parle du temps où les hommes et les arbres étaient amis… Comme dans Alice au pays des merveilles, on tombe dans des trous et il arrive toutes sortes de choses et ces choses là sont aussi merveilleuses qu’observer accroupi une ribambelle de fourmis!

Le Tombeau des lucioles réalisé par Isao Takahata. Attention, émotions fortes! Takahata est né en 1935. Enfant, sa maison est bombardée par les Américains, il en restera marqué à tout jamais. Le tombeau des lucioles est une adaptation du livre éponyme d’Akiyuki Nosaka parut en 1967.

Nous sommes en 1945 à Kobe. Après des bombardements américains, Seita-14 ans et Setsuko, sa petite sœur de 4 ans  sont livrés à eux-mêmes. D’abord accueillis par une tante, ils seront rapidement chassés et devront essayer de survivre, malgré la guerre, la famine… Moins rude et cru que l’histoire originale, Takahata nous parle de l’enfance confrontée à la guerre avec un mélange de réalisme, d’horreur, de cruauté. Ça  pourrait être insoutenable et ça l’est par moment…   Heureusement il y a de la poésie, des petits moments de bonheur et de légèreté. Mais c’est aussi ce qui rend le film étrange. L’alternance entre des moments très durs et des moments calmes, beaux, intenses. Et puis il y a la présence des lucioles, la magie de l’enfance. Entre onirisme et réalisme, on est sans cesse bousculés. Le malaise est là, bien présent. Il n’y a pas de bons, pas  de méchants, il y a juste la guerre et ses conséquences… Ce dessin animé a été présenté aux écoliers japonais. Pour les enfants d’ici, cela peut sembler dur. Film pourtant indispensable!

Le Voyage de Chihiro (2001)

Réalisé par Miyazaki. Voilà un dessin animé riche, dense et complexe. Chihiro est une petite fille de dix ans dont la vie bascule lors d’un déménagement. Après la traversée d’un tunnel, elle se retrouvera avec ses parents dans une sorte de ville fantôme où ses parents seront transformés en porcs. Coincée dans ce monde peuplé d’esprits et hostile aux humains, Chihiro n’aura d’autre choix que d’y travailler. A force de ténacité, elle signera un contrat avec la sorcière Yubâba  qui règne sur la ville et travaillera dans l’établissement de bains où viennent se reposer les esprits. Les images sont fortes, les couleurs chaudes et saturées, les personnages typés: Haku qui peut se transformer en dragon, les  hommes grenouilles, le bébé géant de Yubâba, le dieu putride et surtout l’énigmatique sans visage. Engrenages, poulies, ascenseurs… Dans l’établissement de bains qui fonctionne comme une véritable usine, les employés travaillent sans cesse à un rythme soutenu : Nettoyer, désinfecter, cuisiner, servir. Les Susuwatari transportent le charbon, le vieux Kamaji « au four et au moulin pour chauffer l’eau des bains! ».  Miyazaki aborde ici les thèmes de la société de consommation, de l’avidité, de la cupidité et du monde du travail. Chihiro, plongée dans un univers codifié, étrange et inquiétant sera amenée à se dépasser malgré l’absence de repères et surtout l’absence de ses parents. Les rôles sont inversés et c’est elle qui devra les sauver du sortilège. Chihiro réussira-t-elle à les sauver et à retourner dans le monde des humains ?

 Le Voyage de Chihiro a eu énormément de succès au Japon, mais aussi hors de ses frontières. Il a reçu de nombreux prix dont l’Ours d’or au Festival international du Film de Berlin et l’oscar du meilleur film d’animation 2003.

 

En guise de conclusion:

Deux fortes personnalités

Est-ce que le talent seul suffirait à expliquer la réussite du Studio Ghibli ? Certainement pas! Les personnalités étonnantes de leurs créateurs y sont aussi pour quelque chose : fantasques, têtus, orgueilleux,  jusqu’au-boutistes,  enfantins, curieux, travailleurs,  sans-gênes, colériques, impulsifs, tenaces, déterminés, émotifs, poètes sont quelques traits qui les caractérisent.

IsaoTakahata, né en 1935 est diplômé de littérature française. C’est le dessin animé Le Roi et l’oiseau de Paul Grimault qui a été déterminant dans son envie de créer des films d’animation. Plus âgé, un peu plus effacé aussi. Il n’a jamais accepté de faire partie intégrante du Studio et a un statut de consultant qui lui donne sans doute un sentiment de liberté, l’impression de pouvoir quitter le navire à tout moment.Il a finalement réalisé peu de films au sein du Studio : Le Tombeau des lucioles, Omohide Poroporo, Pompoko et Mes voisins les Yamada en 1999. Isao Takahata est en retrait depuis plus de dix ans.

Hayaho Miyazaki, né en 1941 est diplômé en économie. A énormément d’admiration pour son aîné et a besoin de son assentiment lors de ses créations. Infatigable, il est sur tous les fronts et s’investira énormément dans la création des nouveaux studios et du musée Ghibli. Hayaho Miyazaki a une aura qui dépasse largement les frontières du Japon.

La relève est-elle assurée ?

Après la sortie de Princesse Mononoke en 1997, Miyazaki décidera de prendre sa retraite. Il reviendra un an plus tard après le décès de son successeur Yoshifumi Kondō et continuera à  réaliser des films  dont La Colline aux coquelicots, une collaboration avec son fils aîné – Gorô Miyazaki – sorti cet été au Japon.                                                              Arrietty réalisé par Hiromasa Yonebayashi qui travaille depuis 12 ans au sein du Studio est le dernier film sorti chez nous. Dans la lignée de l’esprit Ghibli? Certainement! Mais… A vous de juger!

Les différents projets sur lesquels Miyazaki et Takahata ont travaillé avant la création du Studio Ghibli: 

Les films Ghibli à la médiathèque:  

 Pour les aficionados, vous trouverez une foule d’anecdotes et d’interview sur ces deux sites :

http://www.buta-connection.net/films/totoro.php

http://www.animint.com/encyclopedie/auteurs/ghibli_intro.html

Un livre vient de paraître – Dans le Studio Ghibli : Travailler en s’amusant (de Toshio Suzuki)

A propos La média de bxl

La médiathèque de Bruxelles Centre : un repaire de découvertes et de passions. Nous aimons les musiques, les films, le multimédia. dans tous les genres, tous les courants. A la recherche de titres précis ou envie de découvertes ? Nous vous proposons plus de 100.000 titres musicaux et audiovisuels en accès direct, ainsi que des sélections ciblées. La médiathèque, c’est cinquante ans d’histoires culturelles enrichies au quotidien par des mélomanes et cinéphiles rodés au défrichage de répertoires et tendances sans cesse renouvelées. Bienvenue !
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Un commentaire pour La saga Ghibli

  1. jacqueline dit :

    Très intéressant et fouillé. Me voici en apprentissage et prête à faire de nouvelles découvertes.
    Merci! JL

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