La retro-soul, souvenir de ce qu’on n’a pas connu

Une guitare acoustique folk-soul, une voix enrouée, profonde, mélancolique, un peu de flûte jazz … c’est une chanson de Bill Withers que je ne connaissais pas ? Non, c’est Michael Kiwanuka, chanteur qui fait beaucoup parler de lui depuis quelques mois, notamment parce que les critiques britanniques lui ont décerné la palme de « Sound of 2012 ».  Mais est-ce vraiment ça le son 2012 ? C’est plutôt le son des années 70, non ? En fait, c’est de la retro soul. Pourquoi Kiwanuka et d’autres artistes tels que Mayer Hawthorne, Amy Winehouse, Aloe Blacc ou encore Adele, choisissent-ils la retro soul comme format et ce avec tant de succès ? Sommes-nous nostalgiques de la soul classique ou y a-t-il autre chose derrière ce phénomène ?

Contrairement à la  nu ou neo-soul (Erykah Badu, D’Angelo), qui s’inspire de la soul classique mais dont le son ne peut être confondu avec un disque Motown, la retro soul  reprend les techniques de production de la soul classique à tel point que l’auditeur devient persuadé d’entendre un disque des années 60 ou 70. On veut obtenir un son organique, épuré, où la voix reste le point central. Pour y arriver, on privilégie le travail à l’ancienne, en utilisant des instruments acoustiques et du matériel analogique, parfaits pour obtenir le son recherché. On affiche également un dédain pour l’auto-tune et les autres artifices qui donnent un son jugé trop artificiel, trop léché. La pédale du piano grince ou on entend le souffle du chanteur ? Ces imperfections ne sont pas corrigées, elles sont au contraire une cerise sur le gâteau car elles contribuent à l’obtention d’un son naturel. Michael Kiwanuka relate souvent dans ses interviews qu’il a été séduit par un morceau inédit d’Otis Redding où l’on peut entendre un commentaire de son producteur.

Michael Kiwanuka

Une autre pratique  répandue actuellement et rejetée par la retro soul est de faire enregistrer les musiciens séparément pour éviter à tout prix que les résonances des instruments ne se « contaminent ». Ici, ces spills sont justement désirables car, vous l’avez deviné, ils renforcent l’impression de véracité. Cette manière de travailler est le mieux exemplifiée par Gabe Roth, auteur-compositeur et bassiste des Dap-Kings de Sharon Jones. C’est à lui que Mark Ronson fait appel pour parfaire le son de l’album Back to Black d’Amy Winehouse. Après avoir travaillé pour Sony Records où ses collègues dénigraient les artistes tout en travaillant sur leurs projets de promo à 2 ou 3 millions de dollars, Roth est dégoûté de l’industrie du disque et fonde le label Daptone  en 2002. Sa motivation est de faire de la musique « intègre, qui vient du cœur ». Avec son partenaire Neal Sugarman, ils décident de ne plus sortir que des disques qu’ils aiment.

Ce qui pousse Kiwanuka, Adele, Sharon Jones & the Dap-Kings et les autres chanteurs de retro-soul c’est avant tout un désir de jouer et de chanter leur propre musique. La course au sommet du hit-parade n’est pas le but en soi, contrairement à ce que nous fait croire l’ubiquité d’Adele. Justement, la version de Rolling in the Deepque nous entendons à la radio est en fait la démo, enregistrée seulement deux heures après la rupture d’Adele avec son amoureux.  Son producteur, Paul Epworth, choisira de conserver cette version car, selon lui, on ne peut pas recréer l’émotion ressentie du moment.

Sharon Jones et Gabe Roth (à droite)

L’émotion, c’est d’ailleurs une partie de ce qui attire le public. L’émotion et la sincérité. Comparez donc Warwick Avenue de Duffy et Back to Black d’Amy Winehouse. Le thème des deux chansons est identique (snif, snif, , je suis malheureuse en amour) mais l’exécution et le résultat final sont très différents. Oui, Duffy « chante bien », mais c’est plat, il manque quelque chose. De l’autre côté, c’est comme si Amy réussit à ouvrir une valve qui laisse vibrer ses entrailles dans sa voix. Et puis, faites bien attention à l’instrumentation en tenant compte de ce que nous avons exploré. Duffy, Ben l’Oncle Soul, et tous ces aficionados de la soul peuvent reproduire les notes mais ne parviennent pas à traduire leur émotion et à nous la communiquer. Entre une reprise caricaturale de Seven Nation Army derrière laquelle se cache Ben l’Oncle Soul et Rehab où Winehouse ne nous cache plus rien, ‘y a pas photo, on sait qui aura un impact plus durable. Cette humilité et cette honnêteté directe séduisent le public, ils peuvent s’identifier à l’artiste et aux chansons : « c’est quelqu’un comme moi, qui ressent les mêmes choses que moi ».

Si le jeune public peut s’identifier au contenu, comment s’identifie-t-il à un son du passé ? Peut-on dire qu’une personne née dans les années 80 ou 90, qui a grandi avec Take That, R. Kelly, la Star Ac’, soit nostalgique du son de la soul classique ? Est-ce qu’une réinterprétation faussement nostalgique leur fait considérer cette musique sous un jour romantique ? Ou bien cette fausse nostalgie est-elle plutôt dirigée vers un « âge d’or » de la musique, avant Ke$ha, avant les Pussycat Dolls et Justin Bieber, une époque où la musique, c’était la musique et non une industrie ? Les figures emblématiques de la retro soul semblent rejeter les valeurs du showbiz : Amy Winehouse n’est pas passée  par la case « je danse quasi nue dans mon dernier clip et ma pochette d’album ressemble à une photo de charme ». Dans Always Waiting, Michael Kiwanuka se plaint de sa situation de guitariste pour Chipmunk (artiste grime londonien), Aloe Blacc a viré soulman après avoir été désenchanté par l’industrie du hip-hop… Le dégoût pour l’industrie du showbiz est bien vrai, mais l’idée nostalgique que les labels de nos prédécesseurs défendaient la musique de qualité comme seule valeur est erronée. N’oublions pas que Berry Gordy, le fondateur de Motown Records, a voulu obtenir le son de marque de ce label afin d’atteindre l’insaisissable public blanc américain dans le but ….d’accroître les ventes !

N’oublions pas que soul signifie « âme » en anglais. Ce n’est pas une appellation vaine,  ce format est vraiment un support optimal pour l’expression de l’âme, celui qui met le mieux en valeur les talents vocaux de l’artiste. Au milieu de tous ces artistes qui fonctionnent grâce à leur image et qui n’ont peut-être aucun talent musical (je vise Ke$ha, Pit Bull, Avril Lavigne), nous sommes en  manque de sincérité. Kiwanuka, les Dap-Kings et autres se fraient un chemin pour nous proposer ces moments de candeur qui nous remettent les  idées  en place.

Emina

Discographie :

KK6470 Michael Kiwanuka, Home Again

KW7991 Amy Winehouse, Back to Black

KB4012 Aloe Blacc, Good Things

KJ8086 Sharon Jones & the Dap-Kings, Naturally

XA147X Adele, 19

KH1975 Mayer Hawthorne, A Strange Arrangement

A propos La média de bxl

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4 commentaires pour La retro-soul, souvenir de ce qu’on n’a pas connu

  1. Julien Mareteux dit :

    Je ne suis pas d’accord, la soul est une musique à respecter. Bien sûr que si, il y a de l’émotion dans la soul écoutez un peu le titre « Come Home » de Ben l’Oncle Soul et vous comprendrez ce que je veux avancer. Vive la soul, longue vie à la soul !!!!!!!!

  2. PG dit :

    Tout bon article, merci la médiathèque!!!

  3. La média de bxl dit :

    Merci! Vous pourrez également découvrir ces albums dans notre section Retro Soul qui se trouve à côté des « Chouchous du K » (nos coups de coeur), près des nouveautés. A bientôt! ♪ ♫
    Emina.

  4. jacqueline dit :

    Michaël Kiwanuka, une découverte récente pour moi…Très sensible!! Un style dépouillé et une voix qui transmet une émotion. Je vais m’intéresser aux artistes que vous nous présentez. Merci.
    Jacqueline

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