Sécante (1) : Tellier – Fellini – Reygadas – Holter

Allez savoir pourquoi, avec l’été m’est revenue dans la tête la sublime interprétation par Sébastien Tellier de la chanson La Dolce Vita, à l’origine un « succès fou » de Christophe paru en 1977. Un slow au piano comme on n’ose plus en faire depuis longtemps, sauvé par un texte qui aligne les éléments surannés. Une Vespa, un gilet de satin, un smoking blanc cassé, une femme nommée Elsa… Et Sébastien Tellier de transcender le matériel en restant tout à fait fidèle à l’esthétique de la variété française estampillée 75-85. C’est brûlant !

Sébastien Tellier, La Dolce Vita, 2006, à écouter sur Sessions

Et de la chanson au film, j’ai sauté le pas. La Dolce Vita, par Federico Fellini, c’est un monument. Et les monuments, je suis de ceux qui les ont longtemps évités, préférant l’ivresse hasardeuse de la découverte de l’inédit à la tranquille certitude du chef-d’œuvre estampillé. Et comme souvent lorsque j’en aborde un, de chef-d’œuvre, je ne suis pas du tout déçu.

Fellini nous montre la participation de plus en plus désillusionnée d’un journaliste à la vie de la jet-set romaine à la fin des années 50. Pour nous amener à la conclusion que ni la culture ni la richesse matérielle n’apportent le bonheur. Et que la religion catholique romaine est un gigantesque simulacre.

Le sujet est délicat et beaucoup de commentaires sur le film portent sur la « décadence » de la société. De fait, la plupart des protagonistes sont riches et beaux – ou du moins riches – et nous les voyons dériver dans des fêtes auxquelles ils s’adonnent sans joie et souvent sans intelligence. Mais plutôt que de porter un discours de condamnation sur ses personnages, Fellini filme des séquences dont la richesse des éléments et la manière dont elles se répondent évacue toute explication simpliste ou simple dénonciation.

Long de près de 3 heures, le film semble à première vision être construit d’une assez lâche suite de sésquences. Cependant ce n’est qu’à la fin du film et à la réflexion que l’on s’aperçoit que les séquences obéissent à une progression, et même que chaque élément scénaristique possède  sa signification symbolique, sans que celle-ci ne soit pesamment assénée.

Parler de l’innocente serveuse du bar de la plage, de la sublime héritière solitaire Anouk Aimée, du père de Marcello qui fait la fête plus que de raison, des paysages de terrains vagues de la banlieue de Rome, de la pratique de field recording de Steiner, du prêtre qui affirme aimer le jazz, du mambo obsédant de Perez Prado, de la session d’interview de la star américaine Anita Ekberg, de l’inqualifiable comportement de Marcello lors de la dernière fête du film, des hommes de la famille qui enchaînent la nuit blanche avec la messe privée du matin sur ordre muet de la matriarche ; parler de l’apparition de Nico huit ans avant son album avec le Velvet, d’Adriano Celentano qui se vautre à la fin d’un rock’n’roll grotesque, parler de tant d’autres choses encore… Ce film est une mine, une collection extraordinaire et Fellini brosse tout cela avec une grande élégance et le sens du détail qui fait mouche.

La Dolce Vita est donc bâtie sur un scénario exceptionnel. Elle est de plus extrêmement bien filmée et interprétée. C’est dans l’ordre des choses, me direz-vous, vu que l’on parle d’un chef-d’œuvre de Fellini. Oui, ça l’est.

Federico Fellini, La Dolce Vita, 1960.

Le constat sociétal de Batalla En El Cielo, film de Carlos Reygadas tourné au Mexique et sorti en 2005, est très proche de celui de Fellini 45 ans plus tôt.  Elite dominante qui s’abîme dans de vains loisirs, masses populaires aveuglées par les simulacres de la religion, ces éléments sont présents dans les 2 films.

Le personnage principal de Reygadas, Marcos, est un prolétaire qui, malgré son emploi de valet du pouvoir (il est chauffeur d’un général), commet un délit contre sa classe en enlevant un bébé et le laissant mourir par accident. Rongé par le remord, il s’en ouvre à la fille du général, qui devient son amante. Reygadas réalise un film formellement très beau et construit une situation qui englue le spectateur dans de difficiles questions morales. Entre une haute bourgeoisie, qui se divertit dans la luxure à mille lieues des difficultés quotidiennes de la classe ouvrière de Mexico, et ce peuple qui est prêt à extorquer son semblable pour un maigre mieux financier, personne ne semble à sauver. Le salut viendrait-il d’une sorte de mystique contemplative comme l’esthétique du film pourrait nous le suggérer ? En réalisateur démiurge, Reygadas nous met dans la troublante position de contemplateur des vices du monde.

Carlos Reygadas, Batalla En El Cielo, 2005.

Je ne pense pas que l’indolence soit une qualité qui produise beaucoup de grandes œuvres musicales. Pourtant, comme elle est un état qui est quand même assez bien partagé par la population, les artistes qui la véhiculent recueillent souvent une sympathie justement un peu molle, et donc sujette à estompement…  Les chansons de Julia Holter évoquent d’ailleurs des désirs de relations, des possibilités de situations… peu de concret!

Et peu concrète la musique le semble également, pop synthétique au ralenti, arrivant parfois à la suspension immobile, oscillant éventuellement sous une brise légère… Pourtant, mathématiques du moins fois moins ou magie d’une voix qui jalonne cet univers avec ce qu’il faut d’autorité, Ekstasis est un album qui se pose comme un univers à la fois transparent et impénétrable, mais surtout désirable ; une sorte de mirage qu’on réécoute pour essayer de le palper.

Quelques éléments pour comprendre : Julia Holter est une musicienne de Los Angeles, elle n’a pas encore 30 ans, elle a étudié la composition musicale, elle a réalisé cet album presque entièrement seule. Pour le reste, imaginer…

Julia Holter, Ekstasis, 2012.
Retrouvez également un commentaire sur cet album par David Mennessier dans notre magazine Détours n°6.

Jean-Grégoire Muller

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