Le R&B, un tue-l’amour ?

 

Si on fait bien attention aux paroles de certains singles actuels de R&B, on remarque qu’on parle de sexe de manière très explicite. Le choix des mots et les clips vidéo laissent peu de place à l’imagination. Il semble que les artistes actuels de R&B soient soit des hommes qui font étalage de leur masculinité soit des femmes constamment engagées dans des postures hyper féminisées. Des chansons qui parlent de sexe, ce n’est pas nouveau : Marvin Gaye nous faisait déjà part de son besoin de Sexual Healing en 1982 et James Brown se prenait pour une Sex Machine en 1970. Mais alors que les Boyz II Men, Babyface, ou encore En Vogue nous ont fait la cour avec leurs balades romantiques durant les années 90, aujourd’hui   Chris Brown chante Strip et Wet the Bed et Kelly Rowland réclame : Lay it On Me… De l’amour et de l’affection, on est passé à la débauche. A force de pousser de plus en plus loin les limites, le Rhythm n’ Blues finira-t-il par se retrouver dans une impasse ?

Trey Songz

Les origines

R&B (prononcé arenbi), est une abréviation de Rhythm and Blues, un terme trouvé par Billboard (la référence du classement des singles aux USA) en 1948. A ce moment-là, ce qu’on appelait Rhythm and Blues ressemblait à son prédécesseur immédiat, le jump blues : un blues uptempo accompagné de cuivres et incorporant des éléments de gospel. Par la suite, Rhythm and Blues est resté un terme générique pour désigner l’ensemble de la « musique noire ». Au fil des décennies, le R&B a absorbé les changements dans la conscience collective afro-américaine et a reflété ceux-ci à travers ses procédés musicaux et ses techniques de performance. Les artistes ont réussi à façonner le genre pour suivre l’air du temps.

A ses débuts, le Rhythm and Blues n’était diffusé que sur des stations de radio « noires » (la ségrégation était d’application jusque dans la musique). Cette musique était considérée comme dépravée, sale, immorale : on parlait d’alcool, d’érotisme, de violence… De plus, les autres américains ne s’intéressaient pas à la culture afro-américaine ; ils ne partageaient pas le vécu afro-américain et ne pouvaient donc s’identifier aux chansons blues ou R&B. Cela a dérangé davantage le public puritain à partir du moment où les ados blancs se sont mis à acheter ces disques paillards et lascifs au point de les conduire au sommet du hit-parade. Dans Work With Me Annie, les Midnighters déguisent à peine les allusions sexuelles avec des double sens et des métaphores. Etta James en fait rougir plus d’un en chantant Roll With Me Henry, à ce point qu’on change le titre de la chanson en The Wallflower pour éviter la censure.

On ne badine plus avec l’amour

Peu à peu, l’amour et l’innocence prennent une place plus importante dans les textes. Depuis la Great Migration – l’exode massif des afro-américains du Sud vers les villes industrielles du Nord en quête d’emploi et d’une vie meilleure – le vécu de la communauté noire change énormément. Les jeunes du Nord ne connaissent pas les mêmes difficultés que leurs parents avaient affrontées dans les états sudistes. Leur musique reflète une tendance naissante à l’expression de sentiments, contrairement à la description d’événements. Les textes ignorent généralement le passé pour se concentrer sur le présent et l’avenir, en traitant surtout de sujets amoureux. C’est l’époque du doo-wop et des vocal groups à l’instar des Orioles et des Ravens. Ces thèmes d’innocence, de solitude, d’amours perdus et retrouvés allaient rapidement attirer les faveurs des jeunes blancs.

Plus tard, durant l’ère Motown, il  régne un optimisme général quant à la possibilité de l’intégration pour les afro-américains dans une Amérique réellement égalitaire et pluraliste. La musique de cette communauté résonne des aspirations d’un peuple réalisant certains des rêves du mouvement des droits civiques. Le pouvoir d’achat est plus important, les Etats Unis sont devenus une puissance mondiale, bref, le moral est au plus élevé. Il semble plus facile alors de parler d’Amour car on y croit sincèrement. C’est aussi sans doute la période la plus engagée du R&B : de What’s Going On ?de Marvin Gaye à

Marvin Gaye, What’s Going On (1971)

People Get Ready des Impressions, on ne se gêne plus pour exiger la reconnaissance. Alors qu’on se penche vers ces thématiques plus profondes, le sexe n’est jamais totalement absent. Minnie Riperton nous invite Inside My Love et le baryton de Barry White séduit les dames à coup de « Can’t Get Enough of Your Love ». Le vocabulaire reste métaphorique, voire poétique.

Une tempête tranquille…

Smokey Robinson, A Quiet Strom (1975)
Cliquez sur l’image pour écouter dans une nouvelle fenêtre

En 1975, en réponse à la dureté et à l’agressivité du funk, Smokey Robinson sort un album phare: A Quiet Storm. Ce disque donnera son nom à une tendance qui dominera les ondes radio jusqu’au milieu des années 80 : le style quiet storm. Le tempo est ralenti par rapport à celui du funk et de la soul, le chant est également plus doux et tendre. Les textes sont presque exclusivement amoureux ; des balades romantiques suaves, mélodieuses, rassurantes. Ce format s’est avéré très populaire et c’est dans cette veine que les carrières de Luther Vandross,  Sade ou Brian McKnight ont fleuri.

Durant l’ère Reagan, le mirage des droits civiques cède la place à un désenchantement collectif : les ghettos épuisés sont dépeuplés. Ceux qui ont pu le faire sont partis vers une nouvelle vie plus confortable dans les suburbs. Les autres, moins chanceux ou moins forts, touchent le fond. Une nouvelle génération qui grandira dans des familles brisées, dans la pauvreté, et sera confrontée à la drogue et aux gangs. Cette nouvelle génération cynique et endurcie n’a pas la même vision de l’amour et des relations de couple et d’amitié.

Le groupe de R&B ou New Jack Swing Blackstreet. Cliquez sur l’image pour écouter la chanson No Diggity dans une nouvelle fenêtre

Génération désenchantée

Afin de mieux refléter la nouvelle réalité des Noirs américains, le R&B doit se réinventer. Alors que le hip hop s’implante fermement dans les  80’s, les artistes R&B apparaissent trop doux à côté des rappeurs coriaces qui traitent de sujets plus réels. Le R&B et la soul se rapproche rapidement du hip hop et on assiste à deux tendances : le New Jack Swing et le Hip Hop Soul. Des disques notables de New Jack Swing tels que Rhythm Nation de Janet Jackson ou Don’t Be Cruel de Bobby Brown mettent en avant une esthétique plus agressive et revendicatrice. Jodeci, Mary J. Blige et R. Kelly vont également afficher une image plus endurcie.

Janet Jackson, Rhythm Nation

I Wanna Sex You Up de ColorMe Badd, Let’s Talk About Sex de Salt N’ Pepa, Erotica de Madonna, dans les années 90, le sexe n’est plus un tabou dans la musique. On ne doit plus se cacher derrière des euphémismes ou des métaphores. Alors que la présente discussion chronologique sur le sexe et  l’amour dans le R&B arrive dans les années 90, le nom d’un artiste bien précis semble incontournable. Il s’agit évidemment de R. Kelly, celui qui a produit pléthore de disques à succès durant une quinzaine d’années pour plusieurs artistes. Grâce aux astuces de sa production musicale, il a pu immiscer sur les ondes radio des titres aussi élégants que Sex Me, Bump n’ Grind (litt.rentrer dedans et mouliner)ou encore Feelin’ on Your Booty (litt. palper ton popotin). Son imagerie artistique a emmené le R&B sur la route vers la domination commerciale mais aussi la banqueroute créative, lançant ainsi une tendance qui sera exploitée jusqu’à l’instant présent.

Nous l’avons dit, la sensualité charnelle dans la musique n’est pas récente ; cependant on faisait preuve d’une plus grande subtilité auparavant. En 2008, une étude de l’université de Pittsburgh a mis en lumière :

Rihanna dans le clip de la chanson « S&M »

le contenu sexuellement explicite dans le R&B contemporain (et dans le hip-hop) a les caractéristiques suivantes : (1) une personne (habituellement masculine) a un appétit sexuel apparemment insatiable, (2) l’autre personne (habituellement féminine) est considérée comme un objet, et (3) la valeur sexuelle [d’une personne] est mesurée (…) à partir de ses caractéristiques physiques.

Alors que dans le passé, la mesure d’un artiste était sa prouesse vocale, à  l’aube du troisième millénaire, les « Soul Men » du R&B semblent avoir disparu.

Comment le R&B peut-il retrouver sa soul, son âme ? D’aucuns proclament Frank Ocean, Drake et le protégé de ce dernier, the Weeknd comme les sauveurs de ce genre. Avec leurs textes sombres, directs et introspectifs et leurs instrumentations avant-gardistes (en ce qui concerne le R&B du moins), ces artistes insufflent un vent de fraîcheur pour contrer la lubricité de Chris Brown, Trey Songz ou Rihanna. Le sexe n’est pas totalement absent de leurs textes non plus, cependant ces artistes évitent le simplisme de la chanson choc explicite. Lorsque Drake ou the Weeknd nous confient des détails intimes de soirées passées avec des demoiselles de petite vertu, ils ne choisissent pas le ton de la vantardise et remettent justement en question l’image du séducteur irrésistible et hyper-viril qu’on attribue habituellement à une star masculine du R&B.  Serait-ce redevenu acceptable pour

Frank Ocean

un artiste R&B de parler de ses sentiments et faiblesses ? Nous espérons voir se proliférer cette tendance. Une personne qui n’a pas peur d’explorer la nature de ses sentiments est tellement plus séductrice, n’est-ce pas ?

Emina Alickovic

Discographie :

KO1570 : Frank Ocean, Channel Orange

KD7539 Drake, Take Care

KR6441 Smokey Robinson, A Quiet Storm

KR1200 The Ravens, The Greatest Group of Them All

K 0377 The History of Rhythm and Blues 1952-1957

KB6911 Bobby Brown, Don’t Be Cruel

The Weeknd, House of Balloons, téléchargement gratuit

A propos La média de bxl

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Un commentaire pour Le R&B, un tue-l’amour ?

  1. comment7 dit :

    Belle introduction documentée pour une thématique qu’il faut sans cesse scruter et interroger. La question, ceci dit, est complexe. Pourquoi cette quasi permanente parade limite porno en guise de lutte identitaire!? Quel conditionnement? Pourquoi porter à outrance le « grivois » et la vulgarité des répertoires anciens afro-américains, dénoncés comme inacceptables par les Blancs? Pas simple à éclaircir et résoudre. Il faudrait effectuer des recoupements avec des études sociologiques sur les ghettos (dont celles de Loïc Wacquant si mes souvenirs sont bons). Mais vous faites bien d’oser parler du sentiment.

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