Leigh Ledare

Des intimités partagées

La semaine dernière, au Wiels, j’ai eu l’occasion de voir l’expo du photographe Leigh Ledare, connu pour son travail provocateur. Cet Américain, qui met en scène ses proches et lui-même, peut en ébranler plus d’un. Quand on sait qu’il photographie sa mère dans des positions érotiques ou pendant ses ébats sexuels, on peut imaginer la couleur de l’expo !

Leigh Ledare « Mom and me in Thrift store », 2005

Oui, il est cru et tout aussi choquant que le photographe et réalisateur Larry Clark, dont il a été l’assistant pendant plusieurs années. On peut découvrir la filmographie de ce dernier à la médiathèque et sans conteste remarquer son influence sur Ledare. J’ai visionné deux de ses films : Le premier, Kids, où est dépeinte une jeunesse new-yorkaise débridée. Sur fond de viol, drogue, et apparition du sida, il nous montre la violence qui peut émaner d’un groupe d’ados (pour certains pré-pubères). Le second, Ken Park, plus sensible, nous fait entrer dans la vie d’ados. Ils tombent amoureux, vivent des expériences sexuelles et traversent l’adolescence avec toutes les jouissances et dérives qu’elle peut engendrer. Mais ce sont aussi des jeunes dans un environnement familial désagréable  qu’ils ne peuvent plus supporter. Ils réagiront tous à leur manière : par le meurtre, la fuite ou d’autres échappatoires.

Ce qui réunit ces deux artistes c’est qu’ils s’intéressent tous deux aux rapports humains, questionnent leurs limites et les transgressent. Ils nous dévoilent l’intimité humaine comme on n’en a pas l’habitude. Pourtant nous sommes accoutumés à voir des corps dénudés dans l’art (peinture, photo, cinéma). Qu’est-ce qui nous choque dès lors dans le travail de ces artistes ? C’est qu’ils traitent des tabous de notre société. Ils nous montrent ce dont on n’ose parler. Que ce soit de la sexualité des personnes âgées et des plus jeunes, de l’abus de drogue ou des expériences érotiques… C’est comme si ces artistes nous disaient : ne vous voilez pas la face. Derrière toutes les façades que les gens essaient de se donner se cachent beaucoup de choses… et oui ces choses existent !

Ledare dévoile l’intimité de ses proches (consentants). Plus particulièrement en nous rendant témoins de la relation  ambigüe qu’il entretient avec sa mère. Sujet de ses travaux depuis plusieurs années, cette ancienne danseuse de ballet s’offre sans pudeur aux yeux de son fils. Dans le projet « Pretend You’re Actually Alive » Ledare éternise les fantasmes maternels. D’une part aguicheuse et vulgaire, d’autre part attendrissante et perdue, il nous présente sa mère telle qu’elle voudrait être et telle qu’elle est… mais est-ce réel ou fictif ? Joue-t-elle la comédie ? C’est cette ambivalence qui fait tout l’intérêt du travail de l’artiste.

Au premier abord, on est déconcerté par le caractère cru des images. L’histoire de la photographie ne connaît que peu d’exemples comme celui-ci. Je pense à Larry Clark évidement mais aussi à Nabuyoshi Araki, Nan Goldin ou Robert Mapplethorpe. Mais ce qui peut nous paraitre dérangeant, ce n’est pas tant la nudité ni la laideur de la vieillesse ou les gestes sexuels mais plutôt le regard porté sur le modèle. Ce n’est pas un photographe quelconque, c’est un fils qui prend des clichés de sa mère ! (nue et dans des postures érotiques)

C’est bien cela  qui est intéressant et qui apporte quelque chose de nouveau par rapport à la nudité de la femme dans l’histoire de l’art. Dans la peinture et la sculpture, la femme dénudée a souvent été idéalisée ou déformée pour être embellie. Elle a aussi été représentée au naturel avec ses rondeurs et imperfections. Parfois (r)habillée selon l’époque et ses convictions. Décomposée par les cubistes. Sublimée ou dans son plus simple appareil en photographie. Dadaïsée pour certains (Man Ray en est un exemple), érotisée pour d’autres et j’en passe… Tout ces nus ont séduit un jour ou un autre ces artistes. Peut-on parler de séduction entre une mère et son fils ? Peut-être oui, peut-être non ? C’est cette ambigüité qui est intrigante. Cette relation filiale entre un artiste et son modèle donne tout son intérêt à l’œuvre. Le nouvel apport aussi, selon moi, vient du comportement du modèle. Dans la plupart des cas, il pose, l’artiste lui dicte ses gestes ou lui laisse une partie d’interprétation. Ici, j’ai l’impression que c’est la mère qui mène le jeu et qui décide de ce qu’elle va offrir aux yeux de son fils.

De plus, la nue en question est âgée. Il existe, dans ce cas-ci  d’autres exemples d’artistes. Je pense à Lucian Freud peignant des nus (jeunes et vieux) dans des positions non avantageuses.  Le résultat est picturalement et expressivement magnifique. Au-delà de la laideur transparaît la sensibilité du modèle. Mais je pense que l’impact est moins grand que face au travail de Ledare. On se trouve devant une photographie et l’impression de réalité en est agrandie. On ne retient pas la laideur dans les clichés, où la mère apparaît vieillissante mais plutôt la fragilité inattendue que dégage la photo. En bref au-delà du repoussant peut ressortir une autre beauté. Ce qui diffère également ce sont les scènes érotiques. La pornographie dans les films et magazines parait finalement plus habituelle et moins crue que dans le cadre d’une exposition !

Dans l’exposition en question, mon coup de cœur va à « Double Bind ». Plus soft et d’une belle qualité esthétique, c’est un projet où Ledare a passé 3 jours à la campagne à photographier son ex-femme. Ensuite il a proposé au nouveau mari (lui aussi photographe) d’en faire de même. Au travers des nombreux clichés se confrontent le regard de deux hommes et les comportements (différents ou non) du modèle…

Leigh Ledare, « Pretend You’re Actually Alive », 2000-08

Leigh Ledare, « Double Bind », 2010

Larry Clark, lui, met à nu la sexualité des jeunes (trop jeunes) et traite le thème de la violence d’une manière assez dure. En 2010, sa rétrospective à Paris avait créé la polémique et avait été interdite au moins de 18 ans. Ces sujets sont souvent troublants mais jamais gratuits. Il nous relate la vie de certains jeunes et même si c’est dur à voir et difficile à croire, peu importe, il veut montrer cette réalité. « Oui il y a du sexe et de la nudité, mais ça fait partie de la vie…. Dans le contexte de mon travail, ce n’est pas de la pornographie, ce n’est pas une mise en scène faite pour titiller, c’est la vie » commente Larry Clark. Pour lui : « Cette censure est une attaque des adultes contre les adolescents. C’est une façon de leur dire : retournez dans votre chambre ; allez plutôt regarder toute cette merde sur Internet. Mais nous ne voulons pas que vous alliez dans un musée voir de l’art qui parle de vous, de ce qui vous arrive. ». Il met donc l’accent sur une société qui préfère rester aveugle plutôt qu’affronter la réalité.l

Il porte son intérêt sur le passage de l’adolescence à l’âge adulte avec toutes les incertitudes et faiblesses qu’il peut engendrer. Aussi, il nous montre comment les jeunes réagissent face à une société qu’ils ne comprennent pas, qui les malmène ou encore qui ne peut plus leur offrir des limites. On le voit bien dans « Ken Park ». Ils s’amusent, s’éclatent et se créent un univers secret et méconnu des adultes pour mieux s’en écarter. Ainsi échappent-ils à leurs problèmes. Ils rêvent d’un monde meilleur où ils seraient totalement libres et passeraient leur temps à faire l’amour et c’est cette utopie qui leur permet d’avancer. Larry Clark nous met face à des personnages de prime abord confiants et fonceurs. Mais au-delà de la dureté de leurs actes ou de l’image qu’ils donnent, ressort finalement leur vulnérabilité et sensibilité.

Larry Clark, « Billy Mann »

Larry Clark, « Billy Mann, 1963″

En bref, face aux images de Ledare et Clark, on a le sentiment d’être voyeur et c’est en l’occurrence de cette manière qu’ils nous incluent dans leur œuvre. A l’heure de Facebook, autres réseaux sociaux et téléréalité, je ne peux m’empêcher de faire des parallèles avec notre société. Qu’est-ce qui est réel ou fictif ? Outre le fait d’être un peu dérangée par certaines images, les thèmes choisis interpellent et proposent de remettre en question notre système. Ils interrogent aussi notre regard et le statut de l’image à notre époque. L’art est dérangeant mais c’est bien là une de ses fonctions, non ?!

L’exposition de Leigh Ledare est à voir au Wiels jusqu’au 2/12 : http://www.wiels.org/

La filmographie de Larry Clark :

ANOTHER DAY IN PARADISE – VA5113 / BULLY – VB8771 / KEN PARK – VK1996 / KIDS – VK0040 / WASSUP ROCKERS – VW0008

A propos La média de bxl

La médiathèque de Bruxelles Centre : un repaire de découvertes et de passions. Nous aimons les musiques, les films, le multimédia. dans tous les genres, tous les courants. A la recherche de titres précis ou envie de découvertes ? Nous vous proposons plus de 100.000 titres musicaux et audiovisuels en accès direct, ainsi que des sélections ciblées. La médiathèque, c’est cinquante ans d’histoires culturelles enrichies au quotidien par des mélomanes et cinéphiles rodés au défrichage de répertoires et tendances sans cesse renouvelées. Bienvenue !
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